Qui a peur de nommer son privilège?

Ce dimanche 14 décembre a eu lieu le premier forum international contre l’islamophobie de Bruxelles. L’année passée, un forum pionnier à Paris a réuni plusieurs centaines de personnes, et ce weekend, des forums ont eu lieu à Paris, Londres, Amsterdam et Bruxelles. Parmi les organisateurs, on trouve les Bruxelles Panthères, une organisation indigène belge proche du PIR (Parti des indigènes de la république). Le forum était un succès, une centaine de personnes s’étant rassemblées pour discuter de l’islamophobie et pour établir des recommandations pour la contrer. C’était une première très intéressante et nécessaire et donc destinée à se reconduire. Je ne vais pas parler de l’islamophobie ici. D’autres le font mieux que moi. Ce qui m’a frappée, c’est le temps consacré, comme toujours dans les espaces de paroles consacrés aux dominations sociales, à la discussion du privilège et des alliances avec les dominant.e.s. Comme je n’ai pas voulu trop prendre la parole au forum, n’étant pas victime du racisme, je m’étalerai plutôt ici.

Dans toute conférence ou autre événement de lutte pour les droits civiques d’un groupe dominé, les mêmes questions reviennent toujours: faut-il copiner avec les institutions dominantes, ou pas? Faut-il construire sa lutte dans un environnement non-mixte, ou pas? Les débats continuent, et il y a toujours un ou une dominant.e dans le public pour se plaindre de son exclusion de la lutte ou le manque de respect qu’il ou elle ressent alors qu’il ou elle ne voulait qu’aider! Des termes comme « privilège blanc », (ou privilège mâle, ou cisgenre, ou hétérosexuel, etc.), qui sont des raccourcis nécessaires à la discussion, sont systématiquement remis à l’agenda. Cette mise en question répétée des fondements intellectuels de la lecture des dominations sociales rend difficile de construire sur ces fondements et d’avancer. J’aimerais ici montrer que si, en tant que blanc.he, on a mal quand on entend « privilège blanc », c’est sur soi-même qu’il faut travailler, et pas sur le collectif qui l’utilise. J’aimerais aussi montrer que le fait même d’amener ce sujet montre que même si on refuse de nommer son privilège, on agit en fonction. Je précise que je vais parler en tant que blanche alliée de la lutte anti-raciste, et que je m’adresse donc principalement aux autres blanc.hes. Les parallèles entre le racisme et le sexisme étant nombreux, la discussion s’étend aussi au contexte féministe, où je ne suis pas une alliée mais une concernée. J’essaye de faire jouer ces deux perspectives pour démontrer en quoi les luttes ne perdent pas des vrai.e.s allié.e.s en utilisant un vocabulaire qui peut heurter, mais uniquement des prétendu.e.s allié.e.s qui ne sont pas prêt.e.s à procéder à l’examen de leurs propres moyens de domination interpersonnelle.

  • Premièrement, ceux et celles qui répondent qu’on n’est pas nécessairement privilégié.e juste parce qu’on est blanc.he changent de sujet. Qui dit ça?  Quand on parle de privilège blanc, on est dans un contexte anti-raciste. Je ne connais aucun anti-raciste qui nie qu’il y a des blanc.he.s pauvres ou autrement sous-privilégié.e.s. On parle d’autres privilèges, de genre, de classe, de validité, de sexualité, dans d’autres contextes. Avoir un privilège blanc, c’est au minimum ne pas être sous-privilégié.e du fait d’être racisé.e. Nier l’existence d’un privilège blanc, dans cette optique, revient à nier l’existence même du racisme. Il y a donc incohérence absolue entre cette position et la prétention d’alliance avec les racisé.e.s.
  • Deuxièmement, la situation sociale actuelle n’est pas légère. Si l’on croit nos concitoyen.ne.s racisé.e.s (ce qui est encore une condition sine qua non de l’alliance), la situation est urgente. L’augmentation déjà entamée et loin d’être conclue de la précarité et de la pauvreté la rend de plus en plus urgente. Nos ami.e.s racisé.e.s seront de plus en plus nombreux.ses à se retrouver sans accès à l’emploi, à l’enseignement, et aux revenus sociaux. Dans un tel contexte, prendre du temps parce qu’on est un peu mal à l’aise avec un terme qui décrit, certes de manière incomplète, notre rôle sociale, revient à mettre sur un pied d’égalité un vague sentiment de malaise et une discrimination quotidienne qui a des conséquences très concrètes. Militer c’est penser le bien de la collectivité, et le vocabulaire manque nécessairement de finesse. Ceci est une propriété inhérente aux langages naturels. Décider de quels sujets discuter devient alors une question de priorités, et penser qu’être un blanc sous-privilégié traité injustement de privilégié est un sujet prioritaire montre une priorisation extrêmement égocentrée.
  • Troisièmement, faisons l’expérience de pensée: même si toutes ces discussions théoriques de la légitimité du terme « privilège » devaient un jour aboutir en une démonstration conclusive que le terme est mauvais, ça n’aura avancé personne. Les mots sont des outils, et si les collectifs racisés constatent que l’expression leur est utile dans ce contexte socio-politico-discursif précis, ben, qu’ils l’utilisent bon sang.
  • Si j’ai dit que le privilège blanc c’est l’absence des sous-privilèges racisés, ceci n’est pas entièrement juste. Il suffit d’ouvrir les yeux et regarder autour de soi pour constater la différence de traitement entre soi-même et ses ami.e.s racisé.e.s. Si on est allié, on doit pouvoir dénicher un.e tel.le ami.e et faire un tour, dans une boîte de nuit par exemple, ou à l’école. Pour que l’exercice soit très scientifique comme on aime, trouvez un.e ami.e qui a des revenus très similaires aux vôtres. Cet exercice est destiné à celles et ceux pour qui ça ne suffit pas de parler avec une personne racisée de comment leur vécu est différent du leur.
  • Vous qui êtes si sous-privilégié.e.s qu’on ne peut vous attribuer discursivement un seul privilège, n’avez-vous pas une autre lutte à laquelle consacrer vos énergies? Plutôt que de chercher à créer des niches pour vos soucis dans des contextes qui n’y sont pas destinés, pourquoi ne pas vous collectiviser aussi?

Une des intervenantes de cette journée, une activiste indigène, enjoignait des camarades à ne pas exclure les blanc.he.s avec des tels termes qui heurtent. J’espère avoir montré en quoi un.e allié.e ne peut être heurté.e par ce vocabulaire, et s’il ou elle n’arrive pas à surmonter ce souci, un.e vrai.e allié.e préférera quitter le collectif que tenter de le plier à sa volonté. Prendre une partie importante de la place, déjà insuffisante, consacrée à une lutte, tenir à ramener les concerné.e.s à sa manière de voir les choses, conditionner son alliance à un certain traitement ou à une certaine déférence, au-delà du respect de base, évidemment, que tout le monde est en droit d’exiger, ceci ne sont pas des comportements d’allié.e.s. Je ne comprends donc pas qui sont ces puissant.e.s allié.e.s potentiel.le.s qui seraient perdu.es. Je n’en ai jamais rencontré.e.s. Les prétendu.e.s allié.e.s, dont je fais partie dans le cadre anti-raciste et que je rencontre dans le cadre féministe, quand ils ou elles sont confronté.e.s à quelque chose qui leur semble trop radicale ou exclusif ou qui les mets autrement mal à l’aise, peuvent réagir de trois manières: argumenter de manière insistante pour leur vision des choses, ce qui revient à une occupation par la domination sociale de la lutte, quitter le collectif, ou se taire et essayer de comprendre pourquoi une telle position à été prise, en partant du postulat que ces personnes dominées que vous prétendez respecter sont des adultes doués d’intelligence, d’entendement, de raison et d’humanité. Un peu comme vous, en fait. Si vous empruntez la première voie, vous n’êtes pas une grande perte. La deuxième? Pourquoi pas. La troisième est la voie de l’allié.e.

Nous sommes blanc.he.s. Etre nommé.e.s comme telle ne nous fera pas de mal. Voir notre temps de parole limité dans un collectif dont la puissance politique est elle-même limitée ne nous fera pas de mal. Faire l’exercice sur nous-même de nous demander pourquoi nous réagissons comme ceci ou comme cela, comment notre comportement est différent en présence de nos dominants et de nos dominé.e.s ne nous fera pas de mal. Et si parler de la hiérarchisation des races, de genre ou autre qui régule lourdement toutes nos vies nous est insupportable, il faut peut-être que nous nous demandons si nous sommes réellement un.e allié.e de la lutte, et quelles sont les raisons de notre présence.

 

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Publié le 15 décembre 2014, dans Non classé. Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Merci pour vos mots !!!
    Si justes et tellement nécessaires en ces temps où l’autonomie des luttes est incontournable, bien sûr avec aux côtés de nos allié(e)s que vous décrivez si bien.

    Bonne continuation,
    Bams, artiste et membre du Collectif #ContreExhibitB …

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  2. A reblogué ceci sur badassafrofemet a ajouté:
    Miroir, mon beau miroir

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