Retour sur l’atelier « Poser des bases pour un travail antiraciste blanc » au Forum International Contre l’Islamophobie de Bruxelles.

Ce dimanche 11 décembre 2016 a eu lieu le Forum International Contre l’Islamophobie à Bruxelles, organisé par Bruxelles Panthères. L’islamophobie m’interpelle pour plusieurs raisons, et depuis plusieurs années, je m’informe, je lis, je participe à des actions où il faut faire nombre, mais en termes de réel travail contre le racisme, je suis parfois dépitée par le sentiment d’être inutile, et même activement nocive en prenant de la place aux conférences et débats. Or, l’association au sein de laquelle je milite, ActivistChildCare, travaille la place des personnes exclues des sphères politiques et publiques, et l’islamophobie est un des freins principaux à l’inclusion. Nous avons donc réfléchi à comment nous rendre utiles. Nous avons ainsi pensé à nous décentraliser du processus, en se recentralisant entre blanc.he.s, dans un autre processus, en proposant cet atelier. L’atelier « Poser les bases pour un travail antiraciste blanc » a été pensé comme une expérience, une expérimentation politique, et avait pour ambition d’être une ébauche d’un travail à long terme.

La non-mixité fait toujours débat chez celles et ceux qui ne sont pas les bienvenues, mais nombreux.ses sont celles et ceux maintenant dans le milieu militant bruxellois qui comprennent la nécessité de travailler entre dominé.e.s. L’expérience de non-mixité entre dominant.e.s par contre n’est pas du même type, comporte un caractère potentiellement suspect  certains risques, et pose d’autres questions. Qui nous reprendra si on glisse vers le paternalisme, l’acceptation de l’inacceptable? Je pense à la scène de Ally McBeal où un groupe de déconstruction de la misogynie réservé aux hommes devient un groupe simplement misogyne en quelques minutes. La scène est particulièrement intéressante parce que le fait même que ces hommes soient présents à cet atelier est ce qui leur donne le sentiment d’être lésés, sentiment qui à son tour facilite la radicalisation de leur misogynie… Les blancs qui gravitent autour des luttes antiracistes sont parfois des défenseurs acharnés  de la hiérarchie raciste. L’atelier pensé était donc destiné plutôt aux blanc.he.s, mais ouvert à tou.te.s.

L’intérêt potentiel de travailler entre blanc.he.s est multiple: au niveau pratique, cela a l’avantage de réduire le nombre de blanc.he.s dans les réunions anti-racistes et de nous permettre de prendre la parole sans usurper des espaces qui ne sont pas les nôtres. Au niveau stratégique, les blanc.he.s, du fait de leurs privilèges, ont accès à des plateformes dont les personnes racisées sont exclues, et il est potentiellement positif de se concerter avant de s’en servir. Dit simplement, nous pouvons peut être servir dans des milieux blancs à dénoncer les racismes et à refuser de les appuyer. Ce n’est pas le travail des racisé.e.s de convaincre les blanc.he.s de l’existence du racisme; peut être alors pourrait-ce être le nôtre? Finalement, en termes conceptuels, la blanchité est invisible. Le fait de la nommer et de la travailler peut contribuer à la rendre visible, et ainsi à faire reculer son statut de norme.

Qu’avons-nous pu tirer de cette discussion entre une quinzaine de participant.e.s, blanc.he.s et racisé.e.s?

Premièrement, en termes de pistes de stratégies:

  • L’importance de travailler la conscientisation d’autres blanc.he.s, et avant cela de déterminer quel.le.s blanc.he.s peuvent être ciblé.e.s par de tels efforts. Ceci a émergé comme important parce que nous sommes les interlocuteur-rice-s privilégié.e.s des autres blanc.he.s, mais aussi à défaut d’être horriblement paternaliste et de penser pouvoir conscientiser des personnes racisées…
  • L’importance de dénoncer systématiquement toute incidence d’islamophobie et de racisme. Cessons d’être des antiracistes de bons jours. Concrètement ceci veut dire deux choses: premièrement, en tant que militant.e.s, cessons d’accepter de participer à des activités avec des racistes parce que « la cause est ailleurs », ou parce que « l’action est quand-même bien », ou parce que « oui mais ». Le racisme doit nous être totalement inacceptable, et ceci doit se manifester dans nos actes, dans nos engagements. Boycottons les actions qui incluent des racistes. Deuxièmement, dénonçons les paroles de blanc.he.s. Quand un.e assistant.e social.e, un.e directrice-eur d’école, un.e policière, un CPMS, etc nous attire par ses paroles ou actes dans une complicité blanche, au lieu de l’accepter en se sentant mal à l’aise, refusons et dénonçons publiquement la situation. Ma fille propose pour ce faire le hashtag #têtedeBelge ou #WhiteLikeMe, d’après ces fameux « reportages » d’usurpation des paroles de racisé.e.s.
  • La question de l’engagement antiraciste se pose particulièrement pour les féministes blanches, parce que nous sommes en permanence attirées dans des rhétoriques de ciblage des hommes indigènes. Nous devons faire des efforts dans nos collectifs pour être intransigeante envers cela. Par ailleurs, nous devons contribuer à changer les catégories d’analyse des actes sexistes, ou du moins à élargir l’éventail de ces catégories. L’exemple donné était celui d’une jeune femme qui est harcelée et qui dénonce ce harcèlement. Ceci devrait être un geste politiquement constructif, sauf que nos catégories d’analyse du harcèlement sont lourdement biaisées, voire entièrement déterminées, par des discours racistes. La proposition a été faite donc de noter les cas de harcèlement et éventuellement les conséquences afin d’avoir une vision plus claire de qui nous victimise réellement.
  • La question de la conscientisation amène celle de l’attractibilité de la lutte contre le racisme pour les blanc.he.s. Qu’est-ce qui peut nous amener à lutter pour un monde post-raciste, et donc pour la disparition de nos privilèges? La question de l’aliénation a été abordée: certain.e.s blanc.he.s qui vivent mal l’aliénation capitaliste pourraient aspirer à un monde plus juste; la proposition a aussi été faite de visibiliser la blanchité en la traitant comme carcan identitaire particulier, et d’un type particulier parce que dominante. Les tueries aux Etats-Unis, par exemple, sont le faits majoritairement d’hommes blancs, comme le suicide: la masculinité blanche est toxique. Un des résultats du racisme est que ce facteur est invisible, ce qui empêche de traiter de manière constructive un phénomène excessivement nocif. Or, nous ne pouvons discuter de cela que entre blanc.he.s, au risque de faire du « white tears », ou de se plaindre comme si nous étions victimes du racisme.

De manière générale, quelques leçons peuvent être tirées de cette expérience:

  • Si l’atelier a été pensé en vague non-mixité, il y avait une forte présence de personnes racisées. Ceci était positif dans la mesure où nous avons pu entendre quelles limites étaient demandées par les personnes racisées dans le travail antiraciste que nous voudrions faire; par contre, que la présence de personnes racisées soit nécessaire au processus serait contre-productif, et imposerait aux victimes du racisme la tâche de nous expliquer comment faire. Similairement, beaucoup de temps a été consacré à discuter de vocabulaire et de concepts (blancs, racisé, indigène, etc) et de la légitimité des blanc.he.s au sein des collectifs antiracistes. Idéalement, dans le futur, nous pourrions poser une série de bases, concepts et limites préalablement à la discussion, accepté par le collectif antiraciste organisateur et suivant leur ligne politique, auxquels les participant.e.s devraient se tenir.
  • La blancheur remise en question comporte une certaine fragilité, et les parcours de l’un.e et l’autre étant très différents, la discussion du racisme est parfois très chargée émotionnellement. Même si nous souhaiterions nous en débarrasser, nos identités et nos quotidiens sont construits en fonction de différents piliers, dont notre blanchité. La remise en question de ce pilier peut, qu’on le veuille ou non, donner un caractère thérapeutique aux discussions blanches du racisme. Je n’excuse pas le phénomène, mais j’en ai assez de fois témoigné pour penser qu’il faut en tenir compte quand nous nous retrouvons entre blanc.he.s et qu’il faudrait donc suivre les règles de l’art de toute animation à caractère émotionnelle (non-jugement, temps de parole égaux, etc).
  • Il sera toujours nécessaire de veiller à accepter notre caractère secondaire dans la lutte antiraciste et au caractère purement pragmatique du processus: nous nous verrons accordé ou nous nous accordons un espace de parole blanc que dans la mesure où cela peut nous rendre plus efficaces pour lutter contre les racismes.

En conclusion, je remercie tou.te.s les participant.e.s à cette première expérience, et surtout Bruxelles Panthères de nous avoir accordé cette espace  au sein du leur. Je suis consciente que cela constitue un acte de confiance considérable et j’espère que nous pourrons construire dessus pour réellement nous rendre utiles dans la lutte contre les racismes.

Eleanor Miller

Publicités

Publié le 12 décembre 2016, dans Non classé. Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Compte-rendu super intéressant !
    En tant que blanche m’intéressant de plus en plus à l’antiracisme, je me demande comment avancer sur ce thème de la blanchité : savez-vous s’il existe un groupe de réflexion, des espaces sur les réseaux sociaux ou ailleurs, pour engager ce type de discussion visant à déconstruire, entre blancs, notre propre racisme ?
    Merci d’avance.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :