Féminismes de blanches, Féminisme Blanc et situations de femmes blanches

2017 a enfin forcé une discussion parmi les femmes blanches sur nos rôles dans les systèmes d’oppression. Ce sont notamment les femmes blanches qui ont mis Trump à la maison blanche, et la figure d’Hilary Clinton a posé la question de nos alliances et de nos priorités. Nous sommes les femmes de Macron, nous accompagnons les pires criminels du monde jusque dans leur lit. Nous sommes « Becky with the good hair », l’accès à nos corps représentant pour beaucoup une ascension sociale. Nous sommes sionistes et impérialistes. Représentées par un trope d’innocence et de vulnérabilité dans les productions culturelles qui nous sont destinées, nous sommes en fait des parties intégrales de la machinerie raciste et sexiste, qui non seulement la font tourner, mais adoucissons son image. Nous travaillons pour les hommes blancs de manière à libérer leur temps, le temps dont ils ont besoin pour opprimer, dominer; nous les élevons, nous les soutenons. Nous interagissons avec eux dans des jeux complexes qui cooptent et objectivent des femmes et des hommes de couleur. Nous bénéficions de l’oppression raciste et coloniale de manière directe.

Il est à présent acceptable de se dire féministe pour les femmes blanches de pouvoir. C’est même à la mode dans certains milieux. Parmi les enjeux de ce féminisme, on peut citer les luttes contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles et conjugales et pour l’accès égal au travail. Ce féminisme concerne les femmes blanches de classes moyenne et supérieure et est dirigé par celles-ci. Quand il s’agit de femmes de couleur, c’est pour les sauver, ici et ailleurs, de l’oppression des hommes de couleur, qui sont alors conçus comme des bourreaux partagés entre nous et elles et qui constituent alors une sorte de masse indifférenciée de figures menaçantes pour toutes les femmes, dont le spectre doit être suffisamment sombre que pour taire les violences entre les femmes. La figure de ces bourreaux joue alors un rôle rhétorique qui est double et qui représente admirablement ce qu’on appelle le Féminisme Blanc : les hommes de couleur sont une menace pour les femmes blanches et servent alors de métonymie pour LE sexisme, cachant le sexisme proprement blanc et d’alibi pour le racisme, qui se justifie via la figure de l’homme noir ou arabe à sexualité dangereuse qui n’a rien de mieux à faire que de chasser des femmes blanches ; et ils sont la menace principale pour les femmes de couleur, qui sont alors appelées à détourner leur regard des dominations multiples dont elles sont victimes ici et ailleurs vers leurs relations interpersonnelles. En effet, l’utopie de lutte du Féminisme Blanc, notre utopie de lutte, ou plutôt, notre utopie de progression institutionnelle, ne rêve pas la destruction des structures économiques qui maintiennent guerres, colonies et pauvreté meurtrière mais des changements dans les relations interpersonnelles. Mieux vaut l’occupation sioniste que le harcèlement de rue! en résumé. Je ne remets pas en question les luttes situées contre les violences interpersonnelles, quelles qu’elles soient, mais il est clair que lorsque nous nous proclamons contre l’oppression des femmes tout en les bombardant, eh ben, pour citer Clinton (une fois n’est pas coutume) « what difference does it make? ».  La violence engendrée dans la production d’une chemise mise en valeur dans une publicité éphébophile ne se dissout pas dans l’atmosphère, mais a une ontologie propre et est transmise de personne en personne, de relation en relation. Elle existe, et tant qu’elle est sous-traitée, loin de nous, elle nous arrange. Ainsi, nous pouvons nous insurger contre les normes sexuelles véhiculées par la publicité sans nous indigner des conditions de vie des femmes qui les produisent.

Il s’agit là d’une caricature, mais c’est cette caricature qui constitue la seule forme de féminisme socialement acceptable et qui bénéficie de fonds, de publicité, de plateforme auprès des institutions. Pour ces raisons, cette caricature a une attractivité certaine pour de nombreuses femmes même radicales, en termes de possibilité d’emploi ou d’espoir de changements. Elle est également fortement critiquée par les femmes qui ne sont pas les bienvenues dans le mouvement; étant définie par une certaine acceptabilité, elle ne peut concerner que des femmes qui soient acceptables, des femmes blanches, cisgenrées, hétéra, « normales » à tout point de vue. Ce mouvement porte donc des dominations qui lui sont inhérentes et indissociables. Pour cette raison, il serait à jeter tout entier, mais son attractivité en conjonction avec ses dominations inhérentes et le souhait né de l’aliénation de nombreuses femmes d’être acceptables sont des réalités malheureuses qui créent un malaise parmi les femmes blanches qui souhaiteraient réellement lutter pour un monde meilleur.

Idéalement, toute lutte serait portée par des personnes qui s’insurgent contre leurs propres conditions et qui ont des possibilités pour se faire entendre et pour gagner du pouvoir politique. Nous aurions ainsi une écologie de luttes. Seulement, les luttes situées doivent être reliées entre elles par des fils de respect, de soutien et de solidarité, et quand nos intérêts ne sont pas uniquement différents mais contradictoires, nous ne pouvons pas fermer les yeux à l’oppression d’autrui. Nous sommes après tout, femmes blanches d’Occident, les meilleures consommatrices de tou-te-s, et nos modes de vie, marque de notre liberté et de nos choix « individuels » engendrent des violences que nous jetons de manière insouciante dans la marre et qui en produisent tant d’autres. Bon, ce monde, nous ne l’avons pas créé, bien-sûr. Ou plutôt, tou-te-s ensemble nous continuons à le créer tous les jours. Je ne rentrerai pas ici dans le débat qui oppose la responsabilité de la consommatrice/consommateur à celle du capital. Quoi qu’il en soit, nous, femmes et hommes blancs, sommes consommatrices et gardien-ne-s du capital et c’est un exercice rhétorique ténu que de parler d’oppression et de prétendre lutter contre en maintenant le curseur juste avant le niveau où notre responsabilité est explicitée.

En tant que féministe et blanche, il est difficile de savoir comment bâtir une lutte qui soit sincère et située et qui s’arrête là où commencent les luttes d’autres femmes, pour paraphraser la phrase célèbre. Accepter son acceptabilité peut paraître une solution de facilité, mais elle n’en est en réalité pas une. Nous œuvrons littéralement à la destruction du monde et de ses habitan-te-s de toute espèce tout en portant un féminisme qui a deux raisons d’être : demander l’accès à un statut d’homme moderne, libre, en sécurité, riche, un individu avec un entourage plutôt qu’une communauté; et œuvrer au maintien du pouvoir des hommes blancs, à leur protection, en déplaçant l’image de la domination vers les hommes de couleur, en la faisant porter par eux.

Pourquoi faisons-nous cela ? La question mérite d’être posée, mais je n’ai pas les réponses. Sans doute que ça s’explique d’une part par une conscience d’intérêts partagés avec les hommes de pouvoir et de la domination mondiale économique que nous portons avec eux, et d’autre part par une aliénation qui est réelle. Tout comme nous protégeons un compagnon qui nous maltraite en expliquant qu’il n’est pas si mauvais ou un ami violeur qui « avait trop bu », nous protégeons l’ensemble des hommes blancs en tissant frénétiquement et constamment de nos propres mains une toile qui puisse les séparer des autres hommes et les élever par rapport à eux; il s’agit de défendre une culture que nous supposons partager avec eux, une culture dite « occidentale ». Il s’agit aussi d’une défense toute paniquée contre notre impuissance contre eux et contre les conséquences que leur chute auraient pour nous : conséquences matérielles et conséquences émotionnelles… Ils sont nos miroirs et nous grandissons avec eux, et regarder de face leurs visages de monstres n’est pas facile. Ces visages nous renvoient les nôtres dans une dichotomie qui définit le statut des femmes blanches : nous sommes coupables et nous sommes victimes, et nous ne voulons connaître ni l’étendue de notre culpabilité, ni faire face à la somme des violences que nous subissons.

Il est mystérieux pour moi que nous, femmes blanches, connaissons les hommes blancs bien, très bien, et continuons à les protéger. Ils sont après tout nos pères, nos frères. Nous les connaissons via leur absence, ou via leur présence, souvent marquée de violence ou en tout cas de travail émotionnel et matériel gratuit. J’ai appris ce qu’était attendu de moi en observant ma mère et mon père et en travaillant pour mes frères : donner gratuitement sans se plaindre, sans rien exiger, s’effacer. L’exemple m’a toujours horripilée, et l’idée d’être en couple avec un homme sur ce modèle me fait peur. A présent pour la première fois, des hommes blancs sont tenus responsables de violences sexuelles; en tant que femmes, nous savons quelque part que nous ne sommes pas en sécurité avec des hommes blancs, mais pour que ce savoir latent devienne une connaissance consciente en fonction de laquelle nous pouvons agir, nous devons expliciter cela, encore et encore, afin de modifier des catégories de pensée qui nous sont inculquées très tôt; via l’exemple de maman qui fait tout à la maison tout en exprimant de la pitié pour la voisine qui fait tout; via David qui fait preuve d’affection quand il nous agresse dans la cour de récréation et Ibrahim qui fait preuve de violence et qui « doit apprendre que chez nous on ne traite pas les filles comme ça »; via Professeur X qu’il ne « faut pas diaboliser » et le garçon inconnu contre qui il faut porter plainte; via le « tu sais comment sont les hommes » affectueux vs. « tu sais comment sont les Arabes » dégouté.

Ce qui nous est inculquée est une hiérarchie raciste et sexiste qui érige le service et la disponibilité aux hommes blancs en une sorte de cause noble, un martyre généreux et qui fait des hommes blancs les seuls êtres normaux, et donc de la masculinité proprement blanche le point de départ pour toute réflexion sur les masculinités. Nous nous défendons plus contre les hommes de couleur parce que nous le pouvons, l’équipement juridique est fait pour, nous avons plus de chances d’être soutenues dans nos démarches; mais aussi parce que nous défendons nous-mêmes comme une propriété d’autrui. Le « tu sais comment sont les hommes » nous apprend aussi à voir la violence masculine blanche comme une sorte de jeu à somme nulle, comme inévitable, qui nous met dans une position où nous pouvons tout justifier en commençant nos phrases par « au moins… »: « au moins il ne me frappe pas »; « au moins j’ai un logement ». La confusion des masculinités avec la masculinité blanche toxique, qui est une production culturelle d’un danger imparable, confère un caractère inévitable et invisible à cette masculinité. Or, la masculinité blanche est spécifique, comme les autres; c’est elle qui se procure des M16 aux Etats-Unis et tue des inconnu-e-s. C’est elle qui bénéficie chez nous d’impunité. C’est elle qui détient la mallette de l’arsenal nucléaire la plus puissante au monde. C’est elle qui fait réellement ce qu’elle veut, sans aucune limite.

Nous pouvons savoir cela, que la masculinité blanche est mauvaise, empoisonnée, sale, toxique; nous pouvons savoir aussi que notre féminisme blanc n’est pas universel et tenter de le porter à petite échelle; nous pouvons même tenter de bâtir des alliances inclusives, tenter le « féminisme intersectionnel »… mais, et c’est un énorme mais, nous ne pouvons pas lutter contre la masculinité blanche de manière située parce que la blanchité n’est pas située; nous ne pouvons pas être féministes blanches et lutter de manière respectueuse et égalitaire avec d’autres femmes parce que la prétention à l’universalisme ne vient pas (que) de notre féminisme, mais de notre blanchité. La critique de la prétention universaliste du féminisme blanc cadre souvent celle-ci comme la conséquence de notre pouvoir raciste et colonial. Ceci est une analyse juste mais incomplète: la prétention universaliste du féminisme blanc est inhérente à la blanchité, et la blanchité est construite comme atemporelle, anhistorique, omniprésente, et évidente. Elle est un tout qui avale les spécificités, et donc les situations. Elle prétend à l’universalisme, et à un universalisme qui à la fois porte des normes très restrictives et est complètement vide de sens, qui est à la fois un système complet et une posture « ad hoc » permanente; elle décide tout mais n’est pas décidable, est à la fois pragmatique et faite de pétitions de principe. Nous ne savons pas porter un féminisme situé parce que nous ne savons pas nous situer. Nous ne pouvons pas comprendre la diversité des situations parce que nous peinons à nous concevoir comme des êtres situés.

Les féminismes blancs sont donc nécessairement confus, et le débat qui pose la question de la portée universaliste d’un féminisme me semble faussé dès le départ. Nous ne pourrons pas réfléchir à l’universalisme de nos féminismes avant de réfléchir à les situer, vraiment, car ils ne l’ont jamais été. Même la critique de la prétention universaliste du féminisme blanc pose une femme universelle qu’il faut démystifier et déconstruire, au plus grand bien de toutes. Demandons-nous qui a porté les luttes que nous renvoyons à ZE féminisme, résumé à une progression moderniste née avec les suffragettes et plus ou moins aboutie avec OLF. Plutôt que d’étendre notre féminisme pour inclure toutes les femmes du monde, il est nécessaire de réduire son objet et de le connaître. Ceci n’est pas un exercice simple. En tant que blanches, nous ne sommes pas habituées à nous situer ; nous sommes partout, tout le temps. Nous sommes universalistes et universelles, nées de nulle part et de personne. Je ne dis pas que les luttes elles-mêmes n’étaient pas situées, mais les discours que nous portons concernant ces luttes ne peuvent pas l’être. Nous ne n’y osons pas parce que nous craignons l’étiquette de « blanches », mais quelles que soient nos craintes, nous ne sommes pas issues de l’immigration postcoloniale ni des postcolonies mais des colons, et ceci est une situation qu’il faut assumer, tout en refusant quelque solidarité d’ascendance qu’il soit et en revendiquant une solidarité d’un autre ordre, car en faisant ce travail avec nous-mêmes, nous pouvons garder comme ligne de mire le respect réel de la dignité et de l’importance d’autres luttes. Nous ne pouvons pas être des féministes intersectionnelles avant de nous connaître, de connaître nos « sections », et faire face à la réalité de nos situations est douloureux mais nécessaire.

Nous pouvons commencer par nous distancier des structures de pouvoir en écoutant nos petites voix et en ignorant les voix totalisantes et grandioses. Nos petites voix racontent des paroles de femmes qui nous soudent, qu’on appelle « commérages » pour minimiser leur pouvoir ; nos petites voix racontent les agressions, la misère du couple hétéronormé, le confort de l’entre-femmes; les résistances, aussi, et les victoires. Nos petites voix de femmes racontent des recettes, des chansons, des histoires ; toutes des choses que la blanchité tente d’effacer dans une masse indifférenciée et totalisante, parce que la norme a une forme d’invisibilité qui lui est propre, et s’il y a une culture blanche définie par la domination et l’impérialisme, le cartésianisme et l’individualisme, définie par des grands concepts totalisants et meurtriers, si nous nous tournons vers les petites choses, les choses des femmes, il n’y a pas une culture blanche mais des cultures de blanches. Dans notre folklore, par exemple, nous pouvons trouver de l’altérité, pas pour se démarquer de la foule dans un désir capitaliste d’être « quelqu’un.e », ni pour se diviser à la manière des mouvements de droite qui tentent de faire exister des cultures européennes nationales ou populistes, mais pour que dans cette altérité puisse se marquer l’altérité de la blanchité comme concept, pour que la norme puisse nous être rendue réellement visible. Dans nos habitudes familiales, aussi. Dans nos amitiés. Tout ce qui nous différencie de l’image de la femme blanche innocente et vulnérable sera source de pouvoir et affaiblira la blanchité comme concept.

Il ne s’agit pas de nier que nous sommes historiquement et matériellement situées dans la blanchité ; nous descendons de colons, de collabos, d’esclavagistes. Mais la blanchité comme concept opère le double tour de force d’avaler les histoires dans un tout, tout en racontant une histoire ; la descendance blanche est tellement importante et centrale qu’elle disparait de nos yeux. Nous ne pouvons pas la critiquer de l’extérieur, quand nous nous y essayons, nous « blancspliquons », nous volons des lieux et des temps qui ne sont pas les nôtres, nous sommes des loups dans la bergerie… Nous pouvons par contre faire le travail d’affaiblir la blanchité de l’intérieur, d’ouvrir des interstices qui peuvent la fragiliser, en travaillant notre capacité à être spécifique, à être différentes l’une de l’autre et à bâtir des communautés sur d’autres bases que le désir commun de maintenir un ordre mondial sanglant. En connaissant aussi nos histoires de blanc-he-s, histoires de meurtre et de colonies. La blanchité ne peut pas exister dans la temporalité ni dans la différence; elle se dissout dans la multiplication des altérités; la situer historiquement et en expliciter les composantes, c’est œuvrer à sa destruction. Quand nous pourrons situer la blanchité, nous pourrons nous situer comme blanches, et bâtir un féminisme qui n’a aucune prétention universelle, ni celle qui fait de nos valeurs les valeurs de toutes, ni celle qui fait de nous des êtres infiniment plus fragiles que les femmes de couleur, ni celle qui trébuche en essayant d’inclure tout le monde dans nos discours. Nous pourrons bâtir un féminisme qui est situé et qui ne tente ni d’inclure tout le monde ni d’exclure qui que ce soit mais qui est nôtre et qui interagit sincèrement avec des mouvements qui ne sont pas les nôtres.

Notre féminisme sera blanc parce que nous sommes blanches, mais nous devons sortir de l’impasse que représente le choix entre un féminisme blanc impérialiste qui nie l’existence même des femmes de couleur et un féminisme à visée inclusive qui s’avère rapidement incapable de l’être réellement parce qu’il ne peut d’emblée fonctionner sans les rapports de force que nous y importons. Une troisième voie est possible: bousculer la blanchité, récit totalisant qu’elle est, en faisant vivre nos histoires de femmes, de petites mains, nos commérages et rumeurs et astuces, forcer la visibilité et l’explicitation de nos spécificités; refuser d’être la norme en montrant à quel point nous aussi pouvons être anormales.

 

 

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Publié le 2 janvier 2018, dans Non classé. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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