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Féminismes de blanches, Féminisme Blanc et situations de femmes blanches

2017 a enfin forcé une discussion parmi les femmes blanches sur nos rôles dans les systèmes d’oppression. Ce sont notamment les femmes blanches qui ont mis Trump à la maison blanche, et la figure d’Hilary Clinton a posé la question de nos alliances et de nos priorités. Nous sommes les femmes de Macron, nous accompagnons les pires criminels du monde jusque dans leur lit. Nous sommes « Becky with the good hair », l’accès à nos corps représentant pour beaucoup une ascension sociale. Nous sommes sionistes et impérialistes. Représentées par un trope d’innocence et de vulnérabilité dans les productions culturelles qui nous sont destinées, nous sommes en fait des parties intégrales de la machinerie raciste et sexiste, qui non seulement la font tourner, mais adoucissons son image. Nous travaillons pour les hommes blancs de manière à libérer leur temps, le temps dont ils ont besoin pour opprimer, dominer; nous les élevons, nous les soutenons. Nous interagissons avec eux dans des jeux complexes qui cooptent et objectivent des femmes et des hommes de couleur. Nous bénéficions de l’oppression raciste et coloniale de manière directe.

Il est à présent acceptable de se dire féministe pour les femmes blanches de pouvoir. C’est même à la mode dans certains milieux. Parmi les enjeux de ce féminisme, on peut citer les luttes contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles et conjugales et pour l’accès égal au travail. Ce féminisme concerne les femmes blanches de classes moyenne et supérieure et est dirigé par celles-ci. Quand il s’agit de femmes de couleur, c’est pour les sauver, ici et ailleurs, de l’oppression des hommes de couleur, qui sont alors conçus comme des bourreaux partagés entre nous et elles et qui constituent alors une sorte de masse indifférenciée de figures menaçantes pour toutes les femmes, dont le spectre doit être suffisamment sombre que pour taire les violences entre les femmes. La figure de ces bourreaux joue alors un rôle rhétorique qui est double et qui représente admirablement ce qu’on appelle le Féminisme Blanc : les hommes de couleur sont une menace pour les femmes blanches et servent alors de métonymie pour LE sexisme, cachant le sexisme proprement blanc et d’alibi pour le racisme, qui se justifie via la figure de l’homme noir ou arabe à sexualité dangereuse qui n’a rien de mieux à faire que de chasser des femmes blanches ; et ils sont la menace principale pour les femmes de couleur, qui sont alors appelées à détourner leur regard des dominations multiples dont elles sont victimes ici et ailleurs vers leurs relations interpersonnelles. En effet, l’utopie de lutte du Féminisme Blanc, notre utopie de lutte, ou plutôt, notre utopie de progression institutionnelle, ne rêve pas la destruction des structures économiques qui maintiennent guerres, colonies et pauvreté meurtrière mais des changements dans les relations interpersonnelles. Mieux vaut l’occupation sioniste que le harcèlement de rue! en résumé. Je ne remets pas en question les luttes situées contre les violences interpersonnelles, quelles qu’elles soient, mais il est clair que lorsque nous nous proclamons contre l’oppression des femmes tout en les bombardant, eh ben, pour citer Clinton (une fois n’est pas coutume) « what difference does it make? ».  La violence engendrée dans la production d’une chemise mise en valeur dans une publicité éphébophile ne se dissout pas dans l’atmosphère, mais a une ontologie propre et est transmise de personne en personne, de relation en relation. Elle existe, et tant qu’elle est sous-traitée, loin de nous, elle nous arrange. Ainsi, nous pouvons nous insurger contre les normes sexuelles véhiculées par la publicité sans nous indigner des conditions de vie des femmes qui les produisent.

Il s’agit là d’une caricature, mais c’est cette caricature qui constitue la seule forme de féminisme socialement acceptable et qui bénéficie de fonds, de publicité, de plateforme auprès des institutions. Pour ces raisons, cette caricature a une attractivité certaine pour de nombreuses femmes même radicales, en termes de possibilité d’emploi ou d’espoir de changements. Elle est également fortement critiquée par les femmes qui ne sont pas les bienvenues dans le mouvement; étant définie par une certaine acceptabilité, elle ne peut concerner que des femmes qui soient acceptables, des femmes blanches, cisgenrées, hétéra, « normales » à tout point de vue. Ce mouvement porte donc des dominations qui lui sont inhérentes et indissociables. Pour cette raison, il serait à jeter tout entier, mais son attractivité en conjonction avec ses dominations inhérentes et le souhait né de l’aliénation de nombreuses femmes d’être acceptables sont des réalités malheureuses qui créent un malaise parmi les femmes blanches qui souhaiteraient réellement lutter pour un monde meilleur.

Idéalement, toute lutte serait portée par des personnes qui s’insurgent contre leurs propres conditions et qui ont des possibilités pour se faire entendre et pour gagner du pouvoir politique. Nous aurions ainsi une écologie de luttes. Seulement, les luttes situées doivent être reliées entre elles par des fils de respect, de soutien et de solidarité, et quand nos intérêts ne sont pas uniquement différents mais contradictoires, nous ne pouvons pas fermer les yeux à l’oppression d’autrui. Nous sommes après tout, femmes blanches d’Occident, les meilleures consommatrices de tou-te-s, et nos modes de vie, marque de notre liberté et de nos choix « individuels » engendrent des violences que nous jetons de manière insouciante dans la marre et qui en produisent tant d’autres. Bon, ce monde, nous ne l’avons pas créé, bien-sûr. Ou plutôt, tou-te-s ensemble nous continuons à le créer tous les jours. Je ne rentrerai pas ici dans le débat qui oppose la responsabilité de la consommatrice/consommateur à celle du capital. Quoi qu’il en soit, nous, femmes et hommes blancs, sommes consommatrices et gardien-ne-s du capital et c’est un exercice rhétorique ténu que de parler d’oppression et de prétendre lutter contre en maintenant le curseur juste avant le niveau où notre responsabilité est explicitée.

En tant que féministe et blanche, il est difficile de savoir comment bâtir une lutte qui soit sincère et située et qui s’arrête là où commencent les luttes d’autres femmes, pour paraphraser la phrase célèbre. Accepter son acceptabilité peut paraître une solution de facilité, mais elle n’en est en réalité pas une. Nous œuvrons littéralement à la destruction du monde et de ses habitan-te-s de toute espèce tout en portant un féminisme qui a deux raisons d’être : demander l’accès à un statut d’homme moderne, libre, en sécurité, riche, un individu avec un entourage plutôt qu’une communauté; et œuvrer au maintien du pouvoir des hommes blancs, à leur protection, en déplaçant l’image de la domination vers les hommes de couleur, en la faisant porter par eux.

Pourquoi faisons-nous cela ? La question mérite d’être posée, mais je n’ai pas les réponses. Sans doute que ça s’explique d’une part par une conscience d’intérêts partagés avec les hommes de pouvoir et de la domination mondiale économique que nous portons avec eux, et d’autre part par une aliénation qui est réelle. Tout comme nous protégeons un compagnon qui nous maltraite en expliquant qu’il n’est pas si mauvais ou un ami violeur qui « avait trop bu », nous protégeons l’ensemble des hommes blancs en tissant frénétiquement et constamment de nos propres mains une toile qui puisse les séparer des autres hommes et les élever par rapport à eux; il s’agit de défendre une culture que nous supposons partager avec eux, une culture dite « occidentale ». Il s’agit aussi d’une défense toute paniquée contre notre impuissance contre eux et contre les conséquences que leur chute auraient pour nous : conséquences matérielles et conséquences émotionnelles… Ils sont nos miroirs et nous grandissons avec eux, et regarder de face leurs visages de monstres n’est pas facile. Ces visages nous renvoient les nôtres dans une dichotomie qui définit le statut des femmes blanches : nous sommes coupables et nous sommes victimes, et nous ne voulons connaître ni l’étendue de notre culpabilité, ni faire face à la somme des violences que nous subissons.

Il est mystérieux pour moi que nous, femmes blanches, connaissons les hommes blancs bien, très bien, et continuons à les protéger. Ils sont après tout nos pères, nos frères. Nous les connaissons via leur absence, ou via leur présence, souvent marquée de violence ou en tout cas de travail émotionnel et matériel gratuit. J’ai appris ce qu’était attendu de moi en observant ma mère et mon père et en travaillant pour mes frères : donner gratuitement sans se plaindre, sans rien exiger, s’effacer. L’exemple m’a toujours horripilée, et l’idée d’être en couple avec un homme sur ce modèle me fait peur. A présent pour la première fois, des hommes blancs sont tenus responsables de violences sexuelles; en tant que femmes, nous savons quelque part que nous ne sommes pas en sécurité avec des hommes blancs, mais pour que ce savoir latent devienne une connaissance consciente en fonction de laquelle nous pouvons agir, nous devons expliciter cela, encore et encore, afin de modifier des catégories de pensée qui nous sont inculquées très tôt; via l’exemple de maman qui fait tout à la maison tout en exprimant de la pitié pour la voisine qui fait tout; via David qui fait preuve d’affection quand il nous agresse dans la cour de récréation et Ibrahim qui fait preuve de violence et qui « doit apprendre que chez nous on ne traite pas les filles comme ça »; via Professeur X qu’il ne « faut pas diaboliser » et le garçon inconnu contre qui il faut porter plainte; via le « tu sais comment sont les hommes » affectueux vs. « tu sais comment sont les Arabes » dégouté.

Ce qui nous est inculquée est une hiérarchie raciste et sexiste qui érige le service et la disponibilité aux hommes blancs en une sorte de cause noble, un martyre généreux et qui fait des hommes blancs les seuls êtres normaux, et donc de la masculinité proprement blanche le point de départ pour toute réflexion sur les masculinités. Nous nous défendons plus contre les hommes de couleur parce que nous le pouvons, l’équipement juridique est fait pour, nous avons plus de chances d’être soutenues dans nos démarches; mais aussi parce que nous défendons nous-mêmes comme une propriété d’autrui. Le « tu sais comment sont les hommes » nous apprend aussi à voir la violence masculine blanche comme une sorte de jeu à somme nulle, comme inévitable, qui nous met dans une position où nous pouvons tout justifier en commençant nos phrases par « au moins… »: « au moins il ne me frappe pas »; « au moins j’ai un logement ». La confusion des masculinités avec la masculinité blanche toxique, qui est une production culturelle d’un danger imparable, confère un caractère inévitable et invisible à cette masculinité. Or, la masculinité blanche est spécifique, comme les autres; c’est elle qui se procure des M16 aux Etats-Unis et tue des inconnu-e-s. C’est elle qui bénéficie chez nous d’impunité. C’est elle qui détient la mallette de l’arsenal nucléaire la plus puissante au monde. C’est elle qui fait réellement ce qu’elle veut, sans aucune limite.

Nous pouvons savoir cela, que la masculinité blanche est mauvaise, empoisonnée, sale, toxique; nous pouvons savoir aussi que notre féminisme blanc n’est pas universel et tenter de le porter à petite échelle; nous pouvons même tenter de bâtir des alliances inclusives, tenter le « féminisme intersectionnel »… mais, et c’est un énorme mais, nous ne pouvons pas lutter contre la masculinité blanche de manière située parce que la blanchité n’est pas située; nous ne pouvons pas être féministes blanches et lutter de manière respectueuse et égalitaire avec d’autres femmes parce que la prétention à l’universalisme ne vient pas (que) de notre féminisme, mais de notre blanchité. La critique de la prétention universaliste du féminisme blanc cadre souvent celle-ci comme la conséquence de notre pouvoir raciste et colonial. Ceci est une analyse juste mais incomplète: la prétention universaliste du féminisme blanc est inhérente à la blanchité, et la blanchité est construite comme atemporelle, anhistorique, omniprésente, et évidente. Elle est un tout qui avale les spécificités, et donc les situations. Elle prétend à l’universalisme, et à un universalisme qui à la fois porte des normes très restrictives et est complètement vide de sens, qui est à la fois un système complet et une posture « ad hoc » permanente; elle décide tout mais n’est pas décidable, est à la fois pragmatique et faite de pétitions de principe. Nous ne savons pas porter un féminisme situé parce que nous ne savons pas nous situer. Nous ne pouvons pas comprendre la diversité des situations parce que nous peinons à nous concevoir comme des êtres situés.

Les féminismes blancs sont donc nécessairement confus, et le débat qui pose la question de la portée universaliste d’un féminisme me semble faussé dès le départ. Nous ne pourrons pas réfléchir à l’universalisme de nos féminismes avant de réfléchir à les situer, vraiment, car ils ne l’ont jamais été. Même la critique de la prétention universaliste du féminisme blanc pose une femme universelle qu’il faut démystifier et déconstruire, au plus grand bien de toutes. Demandons-nous qui a porté les luttes que nous renvoyons à ZE féminisme, résumé à une progression moderniste née avec les suffragettes et plus ou moins aboutie avec OLF. Plutôt que d’étendre notre féminisme pour inclure toutes les femmes du monde, il est nécessaire de réduire son objet et de le connaître. Ceci n’est pas un exercice simple. En tant que blanches, nous ne sommes pas habituées à nous situer ; nous sommes partout, tout le temps. Nous sommes universalistes et universelles, nées de nulle part et de personne. Je ne dis pas que les luttes elles-mêmes n’étaient pas situées, mais les discours que nous portons concernant ces luttes ne peuvent pas l’être. Nous ne n’y osons pas parce que nous craignons l’étiquette de « blanches », mais quelles que soient nos craintes, nous ne sommes pas issues de l’immigration postcoloniale ni des postcolonies mais des colons, et ceci est une situation qu’il faut assumer, tout en refusant quelque solidarité d’ascendance qu’il soit et en revendiquant une solidarité d’un autre ordre, car en faisant ce travail avec nous-mêmes, nous pouvons garder comme ligne de mire le respect réel de la dignité et de l’importance d’autres luttes. Nous ne pouvons pas être des féministes intersectionnelles avant de nous connaître, de connaître nos « sections », et faire face à la réalité de nos situations est douloureux mais nécessaire.

Nous pouvons commencer par nous distancier des structures de pouvoir en écoutant nos petites voix et en ignorant les voix totalisantes et grandioses. Nos petites voix racontent des paroles de femmes qui nous soudent, qu’on appelle « commérages » pour minimiser leur pouvoir ; nos petites voix racontent les agressions, la misère du couple hétéronormé, le confort de l’entre-femmes; les résistances, aussi, et les victoires. Nos petites voix de femmes racontent des recettes, des chansons, des histoires ; toutes des choses que la blanchité tente d’effacer dans une masse indifférenciée et totalisante, parce que la norme a une forme d’invisibilité qui lui est propre, et s’il y a une culture blanche définie par la domination et l’impérialisme, le cartésianisme et l’individualisme, définie par des grands concepts totalisants et meurtriers, si nous nous tournons vers les petites choses, les choses des femmes, il n’y a pas une culture blanche mais des cultures de blanches. Dans notre folklore, par exemple, nous pouvons trouver de l’altérité, pas pour se démarquer de la foule dans un désir capitaliste d’être « quelqu’un.e », ni pour se diviser à la manière des mouvements de droite qui tentent de faire exister des cultures européennes nationales ou populistes, mais pour que dans cette altérité puisse se marquer l’altérité de la blanchité comme concept, pour que la norme puisse nous être rendue réellement visible. Dans nos habitudes familiales, aussi. Dans nos amitiés. Tout ce qui nous différencie de l’image de la femme blanche innocente et vulnérable sera source de pouvoir et affaiblira la blanchité comme concept.

Il ne s’agit pas de nier que nous sommes historiquement et matériellement situées dans la blanchité ; nous descendons de colons, de collabos, d’esclavagistes. Mais la blanchité comme concept opère le double tour de force d’avaler les histoires dans un tout, tout en racontant une histoire ; la descendance blanche est tellement importante et centrale qu’elle disparait de nos yeux. Nous ne pouvons pas la critiquer de l’extérieur, quand nous nous y essayons, nous « blancspliquons », nous volons des lieux et des temps qui ne sont pas les nôtres, nous sommes des loups dans la bergerie… Nous pouvons par contre faire le travail d’affaiblir la blanchité de l’intérieur, d’ouvrir des interstices qui peuvent la fragiliser, en travaillant notre capacité à être spécifique, à être différentes l’une de l’autre et à bâtir des communautés sur d’autres bases que le désir commun de maintenir un ordre mondial sanglant. En connaissant aussi nos histoires de blanc-he-s, histoires de meurtre et de colonies. La blanchité ne peut pas exister dans la temporalité ni dans la différence; elle se dissout dans la multiplication des altérités; la situer historiquement et en expliciter les composantes, c’est œuvrer à sa destruction. Quand nous pourrons situer la blanchité, nous pourrons nous situer comme blanches, et bâtir un féminisme qui n’a aucune prétention universelle, ni celle qui fait de nos valeurs les valeurs de toutes, ni celle qui fait de nous des êtres infiniment plus fragiles que les femmes de couleur, ni celle qui trébuche en essayant d’inclure tout le monde dans nos discours. Nous pourrons bâtir un féminisme qui est situé et qui ne tente ni d’inclure tout le monde ni d’exclure qui que ce soit mais qui est nôtre et qui interagit sincèrement avec des mouvements qui ne sont pas les nôtres.

Notre féminisme sera blanc parce que nous sommes blanches, mais nous devons sortir de l’impasse que représente le choix entre un féminisme blanc impérialiste qui nie l’existence même des femmes de couleur et un féminisme à visée inclusive qui s’avère rapidement incapable de l’être réellement parce qu’il ne peut d’emblée fonctionner sans les rapports de force que nous y importons. Une troisième voie est possible: bousculer la blanchité, récit totalisant qu’elle est, en faisant vivre nos histoires de femmes, de petites mains, nos commérages et rumeurs et astuces, forcer la visibilité et l’explicitation de nos spécificités; refuser d’être la norme en montrant à quel point nous aussi pouvons être anormales.

 

 

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Crise d’adolescence, hormones ou réactions?

Je me rends compte que j’ai tendance ces dernières années, depuis que je « vais bien », à m’en tenir à des chiffres, ou à des expériences d’autres femmes, quand je pense aux violences sexuelles, et à éviter de penser à mes propres expériences. Je suis tellement prête à dénoncer, à me battre, pour les filles adolescentes, je me place toujours résolument de leur côté et je hais ce qu’elles subissent, mais je maintiens la fille adolescente que j’ai été et ses expériences à distance. Celle-là serait une exception à la règle que la honte doit changer de camp, cette Eleanor adolescente n’aurait pas droit à la même empathie et aux mêmes plaidoyers que les autres. Je porte tellement de honte de ma « crise adolescente », j’ai fait tellement de mal à mes parents.

La semaine passée, la série Thirteen Reasons Why m’a bouleversée, pas uniquement par la familiarité des violences subies par la protagoniste, mais surtout par son fil conducteur logique : les expériences de la jeune Hanna Baker ont des conséquences sur son parcours, la conduisant au suicide. Je ne pense pas que le suicide soit prévisible par A donc B, et la série est peut-être simpliste, mais cette manière de dépeindre une histoire de fille ado sans aucune référence à sa psychologie interne ni à sa vie familiale, entièrement en fonction d’une socialisation très violente avec ses pairs, a opéré un shift dans mon paysage interne. Je pense donc à mon propre décrochage scolaire, qui était un décrochage social avant tout, et je pense entrapercevoir à l’horizon la possibilité de me pardonner mes « conneries » adolescentes auto-déstructrices.

Parce qu’il m’est arrivé quelque chose, quand j’avais 14 ans. Il m’est arrivé un événement auquel je ne pense jamais, encore moins comme événement déclencheur de mon décrochage scolaire, de ma « crise adolescente » qui a fait tellement souffrir ma famille et que des médecins ont voulu médicamenter. Quand je me raconte l’histoire de mon décrochage scolaire et de ma crise adolescente, je pense en termes de dépression, d’hormones, je me dis que l’adolescence est une période horrible. Je vois vaguement un lien avec le manque de supervision parentale liée à l’hospitalisation soudaine et longue de ma mère, mais sans plus d’analyse des circonstances externes dans lesquelles j’ai évolué. Je déprimais, j’étais fainéante, j’étais chiante, etc. C’est toujours avec ce vocabulaire psychologisant et paternaliste que l’on décrit les expériences adolescentes. Pourtant, et c’est là que cette série a lancé quelque chose en moi, nos expériences adolescentes sont structurées par des événements, des événements que les adultes ne « gèrent » pas mieux que les jeunes, des événements qui peuvent être l’objet de plaintes, pénales et civiles, dans le monde du travail, mais qui ne le sont jamais dans le monde scolaire. Je souhaite donc réécrire mon histoire et parler de deux de ces événements. Ces événements sont loin d’être mes seules expériences de violence sexuelle, mais ils étaient publiques, et les violences subies publiquement sont des occasions pour les témoins de te rappeler la vraie valeur que tu as, en tant que fille ou femme, de te rappeler que tu ne vaux vraiment pas grand chose et que ton expérience du monde est tout simplement fausse.

La première fois, j’étais dans mon école depuis un an seulement, quand j’ai été invitée à une soirée d’anniversaire d’une copine de classe. Je n’avais pas beaucoup d’ami-e-s à l’école, étant un peu timide et un peu protégée par rapport à la plupart des élèves des Beaux-Arts, qui m’impressionnaient par leurs expériences supérieures de drogues, de sexe, de services sociaux, qui avaient doublé plusieurs fois et qui étaient plus grand-e-s que moi. J’avais 14 ans. J’ai reçu cette invitation grâce à ma meilleure amie, que je connaissais depuis la première primaire et qui s’en sortait un peu mieux socialement. Nous nous sommes donc préparées et nous sommes allées à cette soirée dans un appartement près de la bourse. Là, j’ai trop bu, et elle est partie à un moment. J’ai discuté avec deux gars que je ne connaissais pas. Je suis allée aux toilettes, ils m’ont suivie. Ils m’y ont coincée et ont mis leurs mains sur moi, me répétant comme explication que j’étais bonne. J’ai paniqué. Je suis restée figée quelques minutes avant de réagir et je me suis débattue, j’ai mis mon genou entre les jambes de l’un et mon poing dans la gueule de l’autre, j’ai crié et j’ai quitté les toilettes. Arrivant dans la salle, j’étais en larmes, paniquée encore, et j’ai dit à la première personne que j’ai croisée, un gars sympa de ma classe, qu’on avait essayé de me violer aux toilettes. Les gens se sont rassemblés autour de moi, les deux mecs des toilettes, dont je ne connaissais pas les noms, avaient disparu. Et je raconte, et directement, je suis confrontée au doute. Le doute de mes camarades de classe, souriant, « t’es sûre ? », « mais bon ils t’ont pas violée quoi », « noon aller on va se calmer ». Une fille s’est même inquiétée que j’avais fait mal à ces garçons. Et face à leur doute, le doute surgit en moi, je ne sais plus ce qui s’est passé au juste. Je suis bourrée après tout, confuse. Était-ce vraiment si grave ? J’ai eu honte. J’étais la fille qui tapait scandale à l’anniversaire de l’autre, qui cherchait à attirer l’attention sur elle, qui exagérait. J’ai laissé tomber, je suis rentrée. J’étais toute engourdie.

Lundi à l’école, on me regardait, on chuchotait derrière moi. Le mec sympa de ma classe, que j’aimais bien d’ailleurs, ne me parlait plus. Peut-être que personne ne pensait ni ne parlait de moi, peut-être qu’ils et elles avaient d’autres incidents de cette soirée qui comptaient pour elles et eux : une telle s’est enroulée avec un tel, un tel a vomi dans la chambre des parents, que sais-je. Mais je me sentais visée, j’avais l’impression d’avoir fait un scandale pour rien et j’avais tellement honte. Peu après, j’ai arrêté d’aller à l’école.

Par après, c’était décidé, je n’avais plus d’identité non-sexuelle ; j’étais lancée sur une spirale auto-déstructrice, lancée dans ma crise adolescente. Je n’ai pas eu une relation saine avec un homme avant mes 30 ans. Et qu’a-t-on proposé comme solution ? Antidépresseurs et anxiolytiques. Surveillance parentale plus forte. Communication accrue entre le PMS et mon père.

Peu de temps après, j’étais à une autre soirée, d’une amie d’enfance. Je suis allée acheter des cigarettes, sauf que n’ayant pas d’argent j’ai voulu faire crédit à mon night habituel, comme je faisais régulièrement. Arrivée au night, il n’y avait pas juste le gars qui le tenait mais tout un groupe d’hommes, qui ont commencé à me taquiner, à faire des « blagues » sur ce que voudrait vraiment dire faire crédit, sur ce que je serais prête à faire pour un paquet de clopes. Ils m’ont bloqué l’accès à la porte et m’ont entourée, me touchant, tirant à mes vêtements. J’ai puisé dans mon privilège américain blanc pour trouver une arme contre le leur mâle et j’ai crié « mon père est l’ambassadeur américain! si vous ne me laissez pas partir vous aurez des grands problèmes! ». C’était faux mais ça a marché, ils m’ont laissée partir. Je suis retournée à la soirée et j’ai raconté, et là, les commentaires… Ces filles étaient riches, pour elles aussi, vouloir faire crédit était ouvrir une porte à la disponibilité sexuelle. Ces filles étaient vierges, aussi, et pas moi, elles le savaient et elles en ont fait une partie de mon identité; elles étaient des filles bien, et pas moi, alors bon j’allais pas me plaindre. Cette nuit, je suis rentrée et j’ai pleuré dans les bras de ma mère, chose que je n’avais pas faite depuis longtemps. J’ai même fini par raconter ce qui s’était passé. Le night était à 50 mètres de la maison, mais ils n’ont rien fait.

J’ai arrêté définitivement l’école à 16 ans. Ces soirées, les réactions de mes pairs à ces incidents qui n’ont fait que confirmer que je ne valais rien, ne sont sans aucun doute pas les seules causes de mon décrochage, mais elles en font partie. Et je ne doute pas que d’autres personnes auraient réagi différemment dans cette même situation, mais c’est beaucoup demander. Et ce n’est pas parce que les adolescent-e-s ressentent les choses de manière moins raisonnable que les adultes, ce n’était pas une question d’hormones. Ce n’était pas mes hormones qui m’ont appris que je ne valais rien, que je n’avais pas le droit de me défendre ; et ce n’était même pas les hormones de ces deux gars qui leur donnaient ce droit sur mon corps. Ces incidents sont endémiques, et il n’existe aucune solution individuelle ni médicale à ces violences : la solution est politique, d’où l’importance de témoigner et de me pardonner, de pardonner la fille ado que j’ai été. Parce que la réalité est qu’on attend pas des adolescent-e-s qu’ils et elles réagissent comme des adultes, on attend d’elles et eux qu’elles se taisent, qu’elles prennent sur elles, qu’elles gèrent l’ingérable.

Le consentement, ou l’appui de la passivité sexuelle.

Les violences sexuelles sont un fléau énorme pour les enfants, les femmes et les personnes non-identifiées hommes. Nous les lisons, avec des nombreuses féministes, comme un outil de rappel permanent de l’ordre genré de notre monde: les filles et les femmes deviennent et restent les sujets sociaux appelés filles et femmes en partie à travers la peur de l’agression sexuelle. La possibilité d’atteinte à l’intégrité physique est rappelée à travers de permanentes agressions telles que les blagues sexistes, l’affichage objectivant, les harcèlements, et des agressions plus rares mais toujours fréquentes telles que le viol. La possibilité du viol nous terrorise, et ce terrorisme sexuel nous maintient en position dominée; la peur nous poussant à modifier nos comportements et occupant nos esprits. Le viol existe dans une intersection entre ce terrorisme sexuel et un autre ensemble de fonctions féminines, la disponibilité, et donc la passivité sexuelle des identifiées femmes et filles.

Depuis quelques années, les discussions autour du viol ont explosé chez les jeunes. Notamment aux Etats-Unis mais ici aussi, ainsi que dans le vaste champ a-national des réseaux sociaux, on parle beaucoup de viol. Des campus universitaires aux écoles maternelles, on discute, on agit, on modifie des législations. On crée notamment de nombreux outils pédagogiques, qui expliquent en quoi consiste une relation non-violente, c’est à dire une relation consentie. Il semblerait y avoir une présomption de bonne foi des violeurs et violeurs potentiels, à qui sont dédiés de nombreuses vidéos et articles expliquant cette notion centrale à toute discussion de violences sexuelles: le consentement. L’approche pédagogique destinée aux violeurs potentiels se justifie par le caractère épidémique de ces violences, qui n’existeraient pas en nombre si élevé s’il ne s’agissait que d’individus « fous », ou méchants. Les formes que prennent certaines actions mainstream contre le viol indiquent donc une certaine compréhension sociale, macro, du phénomène. Nous parlons en termes de culture du viol, de masculinité construite de manière violente, de médias qui offrent une représentation confuse de ce qui constitue une relation sexuelle non-violente, et d’une féminité qui revient à un statut d’objet, dans notre culture. Nombreuses.x continuent à agir sur la capacité des femmes à défendre leurs droits, mais les mouvements mainstream font coexister avec plus ou moins de cohérence une acceptation de la réalité de la culture du viol, et une vision du viol qui le réduit à un accident commis par un homme mal éduqué.  De nombreux outils pédagogiques ont été développés en ce sens, répondant à des questions telles que « comment savoir si j’ai son consentement? » ou « Est-il possible de consentir sous influence de l’alcool? ».

Nous sommes ici face à un paradoxe considérable: nous traitons le viol comme un phénomène social, parlant de culture du viol, de manière à innocenter les violeurs, à qui il suffirait d’expliquer comment obtenir le consentement; mais le vocabulaire que nous utilisons appuie lui-même cette même culture du viol: celui de consentement.

Prenons la fameuse vidéo Tea and Consent qui fait une analogie entre le consentement sexuel et le thé, et qui a plus d’un million de vues sur YouTube. Cette vidéo a une valeur pédagogique certaine, car l’analogie avec la tasse de thé illumine l’absurdité de l’idée même d’une relation sexuelle sans que toutes les personnes concernées y participent de plein gré. Seulement, l’efficacité de cette vidéo, sa valeur, réside en partie dans le fait qu’elle ne parle pas de consentement, mais de participation. Le mot consentement ne revient que dans le titre. Pourquoi? Parce qu’il serait impossible d’imaginer et donc de mettre en scène une interaction positive entre deux personnes basée sur le consentement. Aucun.e partenaire égale ne dirait « Je consens à cette interaction ». On dirait « j’en ai envie ».

Synonymes de consentir: accepter, daigner, céder, être d’accord avec, acquiescer, applaudir, déférer,…

La notion de consentement appuie l’idée de la passivité sexuelle des femmes et assimilé.e.s. Le site ConsentIsEverything déclare que « The person seeking or initiating sex is responsible for getting consent. » (« C’est la personne qui cherche ou qui initie la relation sexuelle qui est responsable de l’obtention du consentement. »). Il existerait donc des relations sexuelles non-violentes où il n’y a qu’une personne qui cherche cette relation, qu’une personne qui participe à son initiation, où l’autre y consent, qui veut dire au mieux, accepter, au pire subir. Je consens à payer des impôts. Je ne consens pas à faire l’amour, je le fais, nous le faisons à deux.

Antonymes de consentir: résister, refuser, nier, décliner. 

Le paradigme de la relation sexuelle qui se cache derrière la notion de consentement serait donc:

P.1. si l’on ne refuse pas, ne résiste pas, ne décline pas, la satisfaction des désirs de l’autre,  lors d’une relation physique, il s’agit d’une relation sexuelle non-violente.

Alors qu’une vraie remise en question de la culture du viol et de la passivité sexuelle des personnes destinées à être sexuellement disponibles aux Hommes nécessiterait un autre paradigme:

P.2. Si l’on ne participe pas, ne s’enthousiasme pas, n’agit pas vers, la satisfaction d’une envie partagée, lors d’une relation physique, il s’agit d’une relation sexuelle axée sur le modèle hétéronormatif d’un agent masculin et d’un substrat féminin, et donc de violence sexiste.

La notion de consentement est bien une notion légale, et pourtant elle prend toute la place dans la discussion des violences sexuelles. Souvent, la discussion n’hérite pas seulement du vocabulaire légaliste de consentement, mais est conceptualisée en termes de ce qui est punissable par la loi ou pas, le message étant « attention à avoir des relations sexuelles légales pour ne pas avoir de problèmes avec la loi ». Nous éclaircissons la notion de viol pour que des hommes puissent éviter de tomber dans le « piège ».
Si nous voulons réellement en finir avec la culture du viol, il faut un nouveau vocabulaire, assez puissant et actif pour contrer l’omniprésence et la force de l’apprentissage de la passivité sexuelle des femmes et assimilé.e.s inscrites dans la matrice hétéronormative. Autrement dit, il est impossible de parler de violences sexuelles sans parler de sexualités. Il est impossible de lutter contre les violences sexuelles sans lutter pour quelque chose d’autre, un autre modèle. Continuerons-nous à lutter pour qu’on nous demande avant de nous pénétrer, ou pouvons-nous inscrire cette discussion dans une discussion plus large sur la jouissance féminine, la liberté sexuelle réelle et multiple, le statut de sujet des identifiées femmes, la multiplicité des possibilités sexuelles?

En Belgique, L’Art. 375 du Code pénal définit le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit et par quelque moyen que ce soit, commis sur une personne qui n’y consent pas. »

Or, tout acte sexuel commis « sur » une personne plutôt qu’avec une personne hérite de la culture du viol. Les femmes parlent souvent de situations où elles n’avaient pas envie d’une relation sexuelle, et où elles se sont quand-même retrouvées à la subir, et elles se demandent souvent s’il s’agissait là d’un viol. Je dirais oui, mais notre apprentissage sexuel est tellement confus qu’il peut exister des situations floues. Sortons du cadre légaliste pour condamner ces relations même si on hésite à les appeler viol. Si l’on n’est parfois pas certain.e.s du statut de viol ou non d’un acte sexuel, cela dit quelque chose sur l’omniprésence des violences sexuelles, mais cela dit surtout quelque chose sur nos modes sexuels généraux. Il faut (minimum) deux partenaires pour une relation sexuelle; sortons du cadre de l’agent et du substrat; de la penétrée et du pénetrant; du vagin consentant et du pénis initiant; ce cadre maintient, et maintiendra toujours, la culture du viol, dans laquelle les femmes, les enfants et les hommes non-assimilés masculins sont des objets disponibles pour la relation sexuelle, et non pas des sujets désireuses.x ou non de la relation sexuelle. Nous voulons jouir, participer, décider, vivre pleinement dans nos corps plutôt que de les observer de l’extérieur; nous voulons cesser de dissocier le sexe de nos ressentis, de manière à ne plus savoir même ce à quoi nous consentons ou pas. La notion de consentement ne veut pas notre bien, mais seulement notre disponibilité sexuelle en toute politesse et en toute légalité.

Retour sur l’atelier « Poser des bases pour un travail antiraciste blanc » au Forum International Contre l’Islamophobie de Bruxelles.

Ce dimanche 11 décembre 2016 a eu lieu le Forum International Contre l’Islamophobie à Bruxelles, organisé par Bruxelles Panthères. L’islamophobie m’interpelle pour plusieurs raisons, et depuis plusieurs années, je m’informe, je lis, je participe à des actions où il faut faire nombre, mais en termes de réel travail contre le racisme, je suis parfois dépitée par le sentiment d’être inutile, et même activement nocive en prenant de la place aux conférences et débats. Or, l’association au sein de laquelle je milite, ActivistChildCare, travaille la place des personnes exclues des sphères politiques et publiques, et l’islamophobie est un des freins principaux à l’inclusion. Nous avons donc réfléchi à comment nous rendre utiles. Nous avons ainsi pensé à nous décentraliser du processus, en se recentralisant entre blanc.he.s, dans un autre processus, en proposant cet atelier. L’atelier « Poser les bases pour un travail antiraciste blanc » a été pensé comme une expérience, une expérimentation politique, et avait pour ambition d’être une ébauche d’un travail à long terme.

La non-mixité fait toujours débat chez celles et ceux qui ne sont pas les bienvenues, mais nombreux.ses sont celles et ceux maintenant dans le milieu militant bruxellois qui comprennent la nécessité de travailler entre dominé.e.s. L’expérience de non-mixité entre dominant.e.s par contre n’est pas du même type, comporte un caractère potentiellement suspect  certains risques, et pose d’autres questions. Qui nous reprendra si on glisse vers le paternalisme, l’acceptation de l’inacceptable? Je pense à la scène de Ally McBeal où un groupe de déconstruction de la misogynie réservé aux hommes devient un groupe simplement misogyne en quelques minutes. La scène est particulièrement intéressante parce que le fait même que ces hommes soient présents à cet atelier est ce qui leur donne le sentiment d’être lésés, sentiment qui à son tour facilite la radicalisation de leur misogynie… Les blancs qui gravitent autour des luttes antiracistes sont parfois des défenseurs acharnés  de la hiérarchie raciste. L’atelier pensé était donc destiné plutôt aux blanc.he.s, mais ouvert à tou.te.s.

L’intérêt potentiel de travailler entre blanc.he.s est multiple: au niveau pratique, cela a l’avantage de réduire le nombre de blanc.he.s dans les réunions anti-racistes et de nous permettre de prendre la parole sans usurper des espaces qui ne sont pas les nôtres. Au niveau stratégique, les blanc.he.s, du fait de leurs privilèges, ont accès à des plateformes dont les personnes racisées sont exclues, et il est potentiellement positif de se concerter avant de s’en servir. Dit simplement, nous pouvons peut être servir dans des milieux blancs à dénoncer les racismes et à refuser de les appuyer. Ce n’est pas le travail des racisé.e.s de convaincre les blanc.he.s de l’existence du racisme; peut être alors pourrait-ce être le nôtre? Finalement, en termes conceptuels, la blanchité est invisible. Le fait de la nommer et de la travailler peut contribuer à la rendre visible, et ainsi à faire reculer son statut de norme.

Qu’avons-nous pu tirer de cette discussion entre une quinzaine de participant.e.s, blanc.he.s et racisé.e.s?

Premièrement, en termes de pistes de stratégies:

  • L’importance de travailler la conscientisation d’autres blanc.he.s, et avant cela de déterminer quel.le.s blanc.he.s peuvent être ciblé.e.s par de tels efforts. Ceci a émergé comme important parce que nous sommes les interlocuteur-rice-s privilégié.e.s des autres blanc.he.s, mais aussi à défaut d’être horriblement paternaliste et de penser pouvoir conscientiser des personnes racisées…
  • L’importance de dénoncer systématiquement toute incidence d’islamophobie et de racisme. Cessons d’être des antiracistes de bons jours. Concrètement ceci veut dire deux choses: premièrement, en tant que militant.e.s, cessons d’accepter de participer à des activités avec des racistes parce que « la cause est ailleurs », ou parce que « l’action est quand-même bien », ou parce que « oui mais ». Le racisme doit nous être totalement inacceptable, et ceci doit se manifester dans nos actes, dans nos engagements. Boycottons les actions qui incluent des racistes. Deuxièmement, dénonçons les paroles de blanc.he.s. Quand un.e assistant.e social.e, un.e directrice-eur d’école, un.e policière, un CPMS, etc nous attire par ses paroles ou actes dans une complicité blanche, au lieu de l’accepter en se sentant mal à l’aise, refusons et dénonçons publiquement la situation. Ma fille propose pour ce faire le hashtag #têtedeBelge ou #WhiteLikeMe, d’après ces fameux « reportages » d’usurpation des paroles de racisé.e.s.
  • La question de l’engagement antiraciste se pose particulièrement pour les féministes blanches, parce que nous sommes en permanence attirées dans des rhétoriques de ciblage des hommes indigènes. Nous devons faire des efforts dans nos collectifs pour être intransigeante envers cela. Par ailleurs, nous devons contribuer à changer les catégories d’analyse des actes sexistes, ou du moins à élargir l’éventail de ces catégories. L’exemple donné était celui d’une jeune femme qui est harcelée et qui dénonce ce harcèlement. Ceci devrait être un geste politiquement constructif, sauf que nos catégories d’analyse du harcèlement sont lourdement biaisées, voire entièrement déterminées, par des discours racistes. La proposition a été faite donc de noter les cas de harcèlement et éventuellement les conséquences afin d’avoir une vision plus claire de qui nous victimise réellement.
  • La question de la conscientisation amène celle de l’attractibilité de la lutte contre le racisme pour les blanc.he.s. Qu’est-ce qui peut nous amener à lutter pour un monde post-raciste, et donc pour la disparition de nos privilèges? La question de l’aliénation a été abordée: certain.e.s blanc.he.s qui vivent mal l’aliénation capitaliste pourraient aspirer à un monde plus juste; la proposition a aussi été faite de visibiliser la blanchité en la traitant comme carcan identitaire particulier, et d’un type particulier parce que dominante. Les tueries aux Etats-Unis, par exemple, sont le faits majoritairement d’hommes blancs, comme le suicide: la masculinité blanche est toxique. Un des résultats du racisme est que ce facteur est invisible, ce qui empêche de traiter de manière constructive un phénomène excessivement nocif. Or, nous ne pouvons discuter de cela que entre blanc.he.s, au risque de faire du « white tears », ou de se plaindre comme si nous étions victimes du racisme.

De manière générale, quelques leçons peuvent être tirées de cette expérience:

  • Si l’atelier a été pensé en vague non-mixité, il y avait une forte présence de personnes racisées. Ceci était positif dans la mesure où nous avons pu entendre quelles limites étaient demandées par les personnes racisées dans le travail antiraciste que nous voudrions faire; par contre, que la présence de personnes racisées soit nécessaire au processus serait contre-productif, et imposerait aux victimes du racisme la tâche de nous expliquer comment faire. Similairement, beaucoup de temps a été consacré à discuter de vocabulaire et de concepts (blancs, racisé, indigène, etc) et de la légitimité des blanc.he.s au sein des collectifs antiracistes. Idéalement, dans le futur, nous pourrions poser une série de bases, concepts et limites préalablement à la discussion, accepté par le collectif antiraciste organisateur et suivant leur ligne politique, auxquels les participant.e.s devraient se tenir.
  • La blancheur remise en question comporte une certaine fragilité, et les parcours de l’un.e et l’autre étant très différents, la discussion du racisme est parfois très chargée émotionnellement. Même si nous souhaiterions nous en débarrasser, nos identités et nos quotidiens sont construits en fonction de différents piliers, dont notre blanchité. La remise en question de ce pilier peut, qu’on le veuille ou non, donner un caractère thérapeutique aux discussions blanches du racisme. Je n’excuse pas le phénomène, mais j’en ai assez de fois témoigné pour penser qu’il faut en tenir compte quand nous nous retrouvons entre blanc.he.s et qu’il faudrait donc suivre les règles de l’art de toute animation à caractère émotionnelle (non-jugement, temps de parole égaux, etc).
  • Il sera toujours nécessaire de veiller à accepter notre caractère secondaire dans la lutte antiraciste et au caractère purement pragmatique du processus: nous nous verrons accordé ou nous nous accordons un espace de parole blanc que dans la mesure où cela peut nous rendre plus efficaces pour lutter contre les racismes.

En conclusion, je remercie tou.te.s les participant.e.s à cette première expérience, et surtout Bruxelles Panthères de nous avoir accordé cette espace  au sein du leur. Je suis consciente que cela constitue un acte de confiance considérable et j’espère que nous pourrons construire dessus pour réellement nous rendre utiles dans la lutte contre les racismes.

Eleanor Miller

Pourquoi ici, pourquoi maintenant, pourquoi on parle?

Je pose: un discours n’a pas d’existence indépendamment de son contexte, et il est temps d’y penser.

Un discours sans son contexte serait un objet incompréhensible. « Ici », « maintenant », « nous », « vous »… autant de mots que l’on utilise et que l’on comprend avec une certaine facilité mais dont le sens est entièrement contextuel. Personne ne me contredira le dessus. Pourquoi donc tracer une limite quant à certains apports contextuels ?  « Nous » est incompréhensible sans contexte, mais « nous avons le droit de critiquer l’islam », « nous avons connu des progrès sociaux », seraient des réalités universelles, des propositions utiles et vraies, quels que soient les contextes de leurs énonciations.

Nous connaissons des tensions sociales considérables, ici, chez nous, maintenant. Tout le monde entend des discours qui dérangent, tout le monde a son discours qui a valeur de certitude ; certain.e.s parlent du cœur, sur un coup de tête, d’autres calculent leurs mots avec beaucoup d’attention. Les positions exprimées diffèrent, bien-sûr, et ceci est source de tension, mais il me semble que la réelle lutte politique permanente est une lutte non pas rhétorique, et encore moins logique, mais méta-rhétorique: il y a celles et ceux qui ont connaissances de vérités qu’ils ou elles cherchent à répandre. Et puis il y a celles et ceux qui savent que la fonction d’un discours n’est pas une fonction binaire « vraie » ou « fausse », mais une fonction avec des pondérations multiples, dont la vérité n’est qu’une caractéristique possible et toute relative: où, quand, pourquoi parlons-nous, qui parle, quel-est son rôle social, comment parle t’il ou elle? En somme, parler n’échappe pas à toutes les dimensions qui régulent notre existence dans le monde.

Parler, comme exister, a des effets sur le monde: on peut produire des images, des impressions dans la tête de l’autre; on peut influer sur son comportement (« passe-moi le sel stp »); ces effets sont complexes et ne se résument pas à des juxtapositions de sens différents qui forment une somme qui a du sens. Un des axiomes qu’utilisent les linguistes pour analyser ces effets est le principe de coopération. Celui-ci pose que toute interaction linguistique n’est possible que si le-la locuteur-rice cherche à communiquer ce qui est demandé, et que l’interlocuteur-rice est prêt.e à fournir un effort pour comprendre ce que veut dire la personne qui parle. Cette notion de coopération communicationnelle n’est pas à confondre avec la coopération au sens large: si quelqu’un me traite de « sale pute », par exemple, plusieurs choses vont se passer dans ma tête: je vais comprendre qu’il a l’intention de m’insulter, et qu’il n’énonce pas une vérité simple; je comprends qu’il cherche à me faire mal. Si une amie me dit « sale pute » pour rigoler, je vais comprendre qu’elle ne cherche pas à me faire mal. Jusqu’ici, mon degré de coopération avec la personne qui parle et ses intentions communicationnelles est la même: dans les deux cas, je mobilise toutes mes connaissances, du contexte, de la langue, de l’intonation, de mon interlocuteur-rice, pour comprendre son intention sémantique, parce que j’imagine qu’il est aussi coopératif, et qu’il y a un sens dans son énoncé. Après, mon degré de coopération sociale varie en fonction de ce qu’on me dit, mais cela est une autre question qui se passe dans un deuxième temps. Le principe de coopération tel qu’il est décrit par Grice[1] s’articule à travers plusieurs maximes qui régissent la communication :

  • La maxime de quantité : votre contribution à la conversation ne fournira ni trop ni trop peu d’informations.
  • La maxime de qualité : ne dites pas ce que vous savez être faux ni ce pour quoi vous manquez de preuves.
  • La maxime de relation : ce que vous dites doit être pertinent.
  • La maxime de manière : soyez bref, évitez l’ambiguïté, soyez ordonné.

Si nous suivons ces maximes pour communiquer, toute déviance à ces normes a du sens et est donc intentionnelle, dans un but communicatif précis.

L’auto-défense féministe propose comme technique face à une agression de faire quelque chose de parfaitement inattendue: émettre des sons qui ne veulent rien dire; chanter; danser; dire quelque chose de parfaitement hors contexte, et donc absurde. Ceci a très souvent l’effet voulu, de déstabiliser l’agresseur et donc pouvoir se mettre en sécurité. Une explication raisonnable pour ceci est que lorsqu’on entend quelque chose d’absurde, d’inattendue, on  est étonné.e que l’interlocuteur-rice ne soit pas coopératif-ve et on cherche une interprétation de l’énoncé qui est quand-même congrue avec la coopération. Ceci mobilise des ressources cognitives et brise l’entrain, le caractère automatique de l’interaction agresseur-agressé.e et des normes de domination qui la régissent. Ceci parait peut-être abstrait, donc prenons un exemple:

-Madame, tu me suces?

-JE SUIS UNE POUPEE DE CIRE UNE POUPEE DE SOOON…

…(Elle est tarée/elle se fout de ma gueule/c’est une caméra cachée/elle essaye de me dire quelque chose).

Face à une expression inattendue, on doit décider si la personne est incohérente (sous influence, linguistiquement invalide, etc.), si la personne a des informations qu’on n’a pas, ou si la personne essaye de nous faire comprendre quelque chose. On peut apprendre à utiliser cela pour se défendre, comme dans l’exemple précité, et on utilise cela dans les communications quotidiennes. Prenons la scène suivante, banale: deux personnes valides assises à table; l’une a le sel près d’elle, l’autre veut le sel et dit « tu peux me passer le sel stp? ». Selon une interprétation en termes de vérité, la réponse à une telle question serait « oui ». Dans les faits, la réponse est oui, la personne peut passer le sel, mais comme cette vérité est une évidence, la personne interrogée pourra se dire « elle me demande une évidence, donc ce n’est pas ça qu’elle demande réellement; ce ne serait pas coopératif ; ce qu’elle demande donc est de lui donner le sel ». On appelle ceci une « implicature » et on les utilise en permanence. Autrement dit, pour comprendre un énoncé qui, dans sa première interprétation, ne respecte pas les maximes de la coopération, on va chercher à régler son contexte, au sens large, sur celui de la personne qui parle ; on cherche une terre commune pour comprendre, quitte à compléter nos savoirs et croyances sur le contexte avec ce qui est contenu dans le discours de l’autre. Si ceci semble abstrait, pensez à des conversations comme la suivante :

-X est mon club de foot préféré.

-Ah, moi c’est Y.

(Vous ne connaissez pas Y, mais vous apprenez ainsi qu’Y est un club de foot.)

Le-la rhétoricien.ne avisé.e et rusé.e pourra utiliser ceci pour introduire des croyances en son interlocuteur-rice sans même qu’il ou elle ne s’en rende compte.

La valeur contextuelle d’un discours est très loin d’être abstraite pour nous, qui utilisons tous les jours les contextes pour interpréter ce qu’on entend. Comment osons-nous prétendre que certains discours relèvent de réalités, de vérités universelles? La compréhension, la prise en compte, même la manipulation du contexte fait partie de la compétence linguistique de la grande majorité des personnes.

Ainsi, que veut dire insister sur le droit de critiquer l’islam dans un contexte d’islamophobie généralisée? Que veut dire insister sur la liberté d’expression dans un contexte de répression politique et de liberté très limitée? Que veut dire parler de solidarité face à la terreur dans une ville certes fracassée par des attentats et par la peur, mais encore plus fracassée par des guerres sociales? Que peut bien vouloir dire « NON au terrorisme », ou « NON à l’extrême droite » dans un monde où nos discours ne reflètent aucunement nos actes et où il est facile de propager le racisme d’une main et de le dénoncer de l’autre ? Dans un système linguistique où tout doit avoir un sens, et donc toute énonciation d’une évidence ou d’une banalité doit avoir un sens autre que ce que l’on voit d’un coup d’œil ? Pourquoi faisons-nous cela ?

Peut-être que nous énonçons des évidences pour saturer l’espace discursif et empêcher la tenue de discours plus difficiles. Peut-être que comme des robots, nous continuerons à répéter nos « vérités » et nos courageuses positions anti-terrorisme et antifascisme jusqu’aux tombes qu’on nous creuse pendant ce temps. Peut-être que c’est une manière de créer de l’interférence entre ce que nous sentons dans nos tripes et ce que nous voulons croire, un pendant essentiel de la « bêtise » au sens de Deleuze[2]. Ou peut-être que nous utilisons l’implicature, que nous abusons volontairement de la coopération pour créer un effet bien précis, de manière involontaire mais suivant un mauvais exemple :

Contexte : le terrorisme est largement condamné depuis très longtemps ; s’il persiste, ce n’est très certainement pas par manque de personnes qui disent « non au terrorisme ».

Répéter « non au terrorisme » enfreindrait donc à la maxime de quantité.

L’interlocuteur doit donc chercher une autre interprétation et se demande : le locuteur est-il cohérent ? (oui). Le locuteur est-il ironique ? (non). Le locuteur aurait-il des informations que je n’ai pas ? ah, peut-être…

Réglage de contexte par l’introduction dans l’esprit de l’interlocuteur de la croyance que « s’il y a du terrorisme, c’est parce que nous ne condamnons pas suffisamment le terrorisme. » Ainsi, la simple énonciation d’une banalité peut avoir une influence beaucoup plus sophistiquée qu’on ne le pense et même occulter des discussions qu’il faut avoir, ici, sur comment lutter contre le terrorisme. L’énonciation de « non au fascisme » peut avoir une fonction similaire.

Ne vous arrive t’il jamais d’être entièrement d’accord avec quelque chose que quelqu’un.e dit, mais mal à l’aise tout de même ? Peut-être est-ce une implicature que vous décelez. Arrêtons-nous parfois un moment de parler, arrêtons de nous demander ce qui est « vrai » ou « faux », « bon » ou « juste », pour réfléchir à pourquoi nous parlons. Ce qui est bon, vrai, juste, compte, bien-sûr, mais son énonciation ne suffit pas. La justice, qui compte plus que tout, n’est pas un contenu sémantique, c’est une méthode, une manière d’aborder le monde. La rhétorique est un outil très puissant, la méta-rhétorique un champ éminemment politique.

Evidemment, je suis pour la liberté d’expression; pour la solidarité et l’amour, contre la peur, contre le terrorisme, contre l’extrême droite, et je dis et je continuerai à dire « NON aux racismes », « OUI à l’amour », mais tant que nous nous limitons aux discours faciles sous le très faible prétexte que nous disons des vérités ou des évidences morales, au mieux, nous ne disons rien, et peut-être produisons-nous des effets bien plus néfastes que le silence.

 

 

[1] Grice P., Logic and Conversation, 1975.

 

[2] Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, 1968

 

Contre l’aliénation, l’intimité

Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais cru possible d’être vraiment en couple avec un homme. Et voila que ça fait plus de 2 ans.

Il est un homme et je suis une femme, donc tout ce que les lesbiennes politiques décrivent est parfois présent, en moi et en lui. Je suis blanche et il est racisé, donc là aussi, les privilèges, les dominations inconscientes, les craintes, les méfiances sont là. Ce bagage serait là quelles que seraient nos positions sociales respectives, je pense, car nous héritons tou.te.s de modes de pensées hiérarchiques, de « pouvoir sur », pour reprendre l’expression de Starhawk. Il y a de l’histoire de l’Occident entre nous, parfois, son racisme, son sexisme, plein de blessures de la modernité, de cicatrices que nos constructions identitaires imposées ont laissé au passage.

Je me fâche sur lui quand je suis en colère anti-sexiste, et lui sur moi quand il est en colère anti-raciste. Nous essayons tous les deux d’être ni racistes ni sexistes et parfois nous nous trompons. Nous nous essayons à l’utopie sans attentes hétérosexistes. Nous peinons à nous voir mutuellement, vraiment, l’un en face de l’autre, et de dégager tout ce qui grouille dans notre passage. Nous essayons de déconstruire le mode « pouvoir sur » pour le remplacer par un « pouvoir de l’intérieur »: nous récupérons du pouvoir de l’intérieur de nous, chacun.e, et de l’intérieur de Nous, ensemble; de se renforcer mutuellement dans un pouvoir qui n’est pas ancré dans la domination et l’aliénation mais dans la connaissance d’un.e autre. Ce n’est vraiment pas facile.

C’est une expérimentation, une expérience, de vie et du savoir, pour moi, d’aimer quelqu’un. Je vois à quel point nous sommes blessé.e.s, personnellement, dans nos âmes, par les situations que nous décrivons comme politiques avec une certaine tentative de rupture entre elles et nous. Elles sont politiques, bien-sûr, mais le personnel est bien politique. Si on peut, si on doit, politiser le personnel, on doit aussi, je pense, personnaliser le politique; tenter l’expérience de ramener nos luttes à la maison. Si on peut se désaliéner seul.e, le pouvoir est un rapport, pas un fait unilatéral, et l’amitié peut être un laboratoire de la connexion intime qui voit tout ce qui vit et qui peuple le monde comme étant tellement interconnecté qu’il n’y a qu’ensemble que nous trouverons notre salut.

C’est un vrai travail, difficile, de voir quelqu’un comme un individu tout en le ou la situant politiquement quand il le faut pour le ou la comprendre. Aimer quelqu’un, vraiment l’aimer, sans crainte, sans méfiance, est un vrai défi, pour moi, et pour plein d’autres sans doute. Mais quelle richesse quand on y arrive! Quel… rétablissement, soin, guérison, d’arriver à établir une relation d’humain.e à humain.e. Je ressens cela comme une victoire contre tout ce que nous dénonçons. Il y a de la puissance et du pouvoir dans ce travail quotidien.

Une des choses qui décourage de lutter politiquement est, je pense, le manque de réelle vision de vers où on va, ou plutôt, de vers quoi en irait si on gagnait. J’ai découvert récemment la littérature utopiste féministe, et cette littérature amène un éclatement magique de possibles pour moi. Les moments d’intimité avec un.e autre, un.e alterne, sub- ou supra-, sont des moments de vision utopistes; les moments où mon compagnon et moi arrivons à être ensemble sans nos bagages de pouvoir, de soumissions, d’attentes, et de craintes, constituent pour moi un coup d’oeil, un espinchage jeté sur un monde possible le temps d’une respiration, sur une odeur de désalienation.

Contre l’aliénation, la lutte politique, mais aussi le travail entre nous, l’effort de se voir, l’amour.

ActivistChildCare: des garderies ponctuelles pour l’inclusivité.

Les femmes ont moins de temps libre que les hommes, on le sait. Les tâches domestiques et familiales, mais aussi les déplacements dans la ville, entre domicile, lieu de travail, école/crèche/centre de loisirs des enfants, courses, qui sont plus tortueux pour les femmes que pour les hommes, nous occupent. Les femmes qui ont des enfants sont encore plus limitées en termes de temps pour elles. De ce fait, elles accèdent difficilement aux loisirs, aux sports, à de nombreux postes, professions et promotions ; elles travaillent plus souvent à temps partiels, leur permettant d’accumuler moins de pouvoir économique et social que les hommes. Elles ont moins de temps pour lire, pour être seules, pour voir leurs ami.e.s ; et, pour en venir au sujet, moins de temps pour militer.

L’absence des mères dans les collectifs militants et lors des événements militants de tous types est frappante, et celle des mères célibataires encore plus. Quelques-unes parviennent à maintenir des activités militantes après l’arrivée d’enfants, mais celles-ci sont en général privilégiées, soit économiquement, soit en faisant partie de celles dont les compagnons partagent les tâches familiales. Par ailleurs, les mères s’organisent peu face aux causes qui leurs sont propres, alors que nous savons que les mères seules sont parmi les plus précaires.

Les raisons de cette relative absence ne sont pas simples, mais l’une d’entre elles est sans aucun doute le manque de temps et la difficulté de trouver une garde d’enfants quand on est en situation de précarité. Je savais moi-même être présente aux rencontres militantes ayant lieu pendant les heures scolaires, quand j’avais l’horaire flexible d’une étudiante, mais depuis que je travaille à temps plein, je ne sais que très rarement être présente à des événements qui me tiennent pourtant à cœur : manifestations, conférences, ciné-débat, réunions, actions diverses. Ces événements sont pourtant nourrissants et émancipateurs, et l’accès au temps libre est un droit.

Par ailleurs, le problème est double : problème pour l’individu qui souhaiterait militer, et souci de représentativité dans les collectifs militants. Les revendications propres aux mères et/ou aux mères seules risquent d’être oubliées du fait de ce manque de représentation. Il est même possible (je dis bien possible, ce n’est aucunement une certitude) que les causes propres aux enfants, très largement oubliées même dans les mouvements à volonté intersectionnelle et inclusive, soient plus portées si les mères, encore aujourd’hui principales porteuses du « care », avaient la possibilité de fréquenter ces mouvements.

Par souci de cohérence et pour des raisons éthiques, les événements militants doivent donc faire ce qu’ils peuvent. Et que peuvent-ils faire ? La relégation des femmes et des mères au « chez soi » est un nœud dans une toile faite de dominations multiples, bien-sûr. Il y a sans doute une large composante autre que simplement logistique (fatigue, ou encore sentiment de culpabilité des mères du fait d’être absentes de la maison, par exemple), que nous ne pouvons pas changer directement. Par contre, je demande que soient organisées systématiquement des garderies pour tout événement militant qui a lieu en soirée ou pendant les vacances scolaires, ouverte à tou.te.s les enfants des participant.e.s. Ceci est déjà fait pour certaines grandes conférences, et je me réjouis toujours quand je vois une telle initiative, mais ce devrait être systématique. Ça doit devenir un réflexe d’accepter une part de responsabilité dans cette de facto exclusion des mères des mouvements, car il est possible de faire ce pas.

Ça ne doit pas être coûteux, ni compliqué. Je propose une tournante bénévole, à laquelle je participerai volontiers et que je propose d’organiser sur Bruxelles. Les organisateurs et organisatrices ne doivent donc que fournir un lieu et diffuser l’information. Il ne sera pas difficile de recueillir du matériel ludique. Je suis consciente que les participantes ne seront sans doute pas nombreuses, au moins au début. M’objectera t’on peut-être aussi qu’il y a de potentiels soucis à laisser son enfant avec un.e inconnu.e. D’où l’importance d’une garderie sur le lieu même de l’événement, quand il n’est pas mobile, où les parents inquiets pourraient passer pendant les pauses, mais aussi l’importance de travailler en équipe de deux. Il faudra également être attentif/ve/s à la probable genrification de cette tâche : si ce sont toujours les mêmEs, nous aurons échoué. Par contre, si nous libérons le temps d’une soirée ainsi UNE mère seule en situation de précarité, UNE mère en couple avec un homme qui ne respecte pas ses besoins, son droit à militer, à s’informer, à s’émanciper, pour qu’elle puisse parler de son expérience et entendre celles des autres, nous aurons avancé.

Cette garderie serait bien-sûr ouverte aux enfants de tou.te.s les particpant.e.s, hommes et femmes compris, et permettrait également aux couples de militer ensemble. Dans un deuxième temps, nous pourrons aussi discuter de la proposition d’activités militantes à ces groupes d’enfants. Une critique parfois adressée à une telle initiative la rapproche d’un abus de pouvoir. Les enfants sont trop jeunes pour être politiques, donc ça dépasserait nos droits parentaux de « tenter de les convertir au X-isme ». Dans une certaine mesure, je pense que cette critique est légitime ; il serait possible d’abuser de son pouvoir d’adulte dans un tel contexte. Mais pourquoi ne pas mettre en place des activités qui tentent plutôt de faire émerger des paroles d’enfants, plutôt que de leur imposer une fois de plus une parole adulte ? Je pense également que c’est se leurrer de penser que nos enfants ne sont pas exposés à des adultes qui abusent de leur pouvoir pour leur inculquer des idées politiques… Au mieux, un jeu autour de la déconstruction des hiérarchies sociales serait un brin de vision alternative susceptible de bousculer un peu ce qu’elles et ils entendent à l’école, par exemple. J’accepte la critique néanmoins, et je propose d’en discuter dans un deuxième temps.

Premièrement, faisons preuve de solidarité et joignons la simple logistique aux paroles.

Pour plus d’information, pour devenir bénévole ou pour proposer un événement, écrire à activistchildcare@gmail.com

Ecoles secondaires et citoyen.ne.s primaires

Au secours! Le moment est arrivé : je dois inscrire ma fille dans une école secondaire. Ou plutôt, en choisir quelques-unes où elle a une chance d’être prise, étant donné le système un peu compliqué et relativement nouveau d’inscriptions. Ce système vise à une distribution plus égalitaire des places dans les écoles secondaires. Les demandes sont centralisées, et les places accordées en fonction de « points », basés sur des critères objectifs et non scolaires. C’est légèrement plus pénible qu’avant, et quelque part, pour ma fille, empêcher les écoles de procéder à une discrimination raciste est une perte de privilège. Elle est blanche, après tout. Cependant, je ne tiens certainement pas à ce qu’elle aille dans une école usine-à-pouvoir, et j’aimerais qu’elle grandisse dans un monde antiraciste, donc je suis pour. Ca a donc changé depuis mes 12 ans, et je découvre. Comme ma fille fréquente la même école primaire que j’ai fréquentée, c’est l’occasion de relever les contrastes entre aujourd’hui et 1994. Malheureusement, les similarités, l’inertie, sont aussi remarquables que les nouveautés.

Pendant ma 6ième primaire a eu lieu d’abord une réunion de parents, où était expliqué le système scolaire secondaire, et ensuite des réunions privées pour conseiller les parents sur le choix d’une école. A 12 ans, j’avais flairé dans ce procédé quelque chose de l’ordre d’une initiation secrète. Aujourd’hui je l’identifie au phénomène suivant :

D’abord ont lieu des réunions de classe, avec parents, élèves, institutrices et bien-sûr, le PMS. Ces réunions servent à expliquer «le système scolaire » à celles et ceux qui ne le connaissent pas. Ceux qui le connaissent savent que la réalité présentée lors de ces réunions n’est pas celle à laquelle feront face leurs enfants. Pendant ces réunions, sont expliqués les différents types d’enseignement secondaire. A l’époque, il y avait général, technique, et professionnel. Je me souviens très bien de la mienne, parce qu’en rentrant j’ai déclaré tout excitée à ma famille que je voulais étudier la parfumerie ou la menuiserie. Mes parents, du genre à nous soutenir dans tout (y compris n’importe quoi) ont fait mine d’être d’accord. Ils nous accordaient une autonomie légèrement exagérée dès un très jeune âge, mais surtout, ils ne connaissaient pas la réelle signification d’une inscription en général, technique, ou professionnel. Ils partageaient cette naïveté avec les autres parents immigrés de ma classe. Mon frère ainé, par contre, déjà en rhéto dans une école élitiste laïque, son projet d’intégration bien entamée, me déclare « Tu peux pas aller en professionnel, c’est pour les gens bêtes. [1]»

Par la suite, ont lieu ces réunions privées. L’institutrice convoque les parents pour leur « conseiller » une école ou deux. Elle ou il  connait leurs enfants après tout, intimement, assez pour savoir quels élèves voudraient être plombier, et lesquels seraient destiné.e.s à « mieux ». Une école meilleure, pour les innocents, veut dire une école plus élitiste, sans option technique ou professionnelle, proposant plutôt du latin, du grec, des sciences, les savoirs universels dont ont besoin les blancs pour rester blancs, les familles de pouvoir pour rester en pouvoir. Pendant la mienne, mon instituteur confirme à mes parents que le professionnel, ce n’est pas pour moi. Je me retrouve donc à cette même école très laïque, élitiste de mon frère, où j’ai tenu deux ans avant de passer en technique de transition, pour terminer en professionnel. Jamais, au cours de ce parcours, personne n’a accepté que le professionnel était pour moi. Ni enseignant, ni directeur, ni PMS, ni mes parents qui tentaient de naviguer un système qui leur était étranger. Ils n’étaient pas armés, mais ils avaient une position hybride entre innocence et pur privilège. Ma mère ne parlait pas bien français, et n’avait aucune idée de comment fonctionnait le système scolaire belge, tout comme de nombreux parents de mes camarades de classe. Mais à la différence d’eux, on ne demandait qu’à l’aider, et on la présumait initiée. Initialement, elle ne voyait aucun mal à ce que j’aille en technique avec Myriam et Gulçan. Son incompréhension de pourquoi elle devrait refuser ceci avait l’air de sincèrement mystifier les PMS, qui parlait tantôt un langage raciste explicite : « C’est pas des bougnoules quand-même ? », j’entends un jour dire un membre du PMS; tantôt un langage psychologisant que ma mère comprenait : « Mais votre fille est capable, elle a juste des problèmes de comportement. C’est normal à l’adolescence ».

Je parlais d’initiation. Celle-ci s’opère entre la réunion publique, où est louée la différence, de talents, de centres d’intérêt, décrite comme une différence conditionnant la richesse du monde (certains sont de nature pâtissiers, d’autres ingénieurs, d’autres éboueurs! Tout le monde est content) et les réunions privées, où chaque enfant est « orienté » en fonction d’une autre série de différences. Les parents d’enfants « orientés vers le travail manuel », pour utiliser leur jargon, entendront que leurs enfants sont très doués pour ceci, moins pour cela. L’institutrice les connait, après tout. Faites-lui confiance. Il ou elle ne sera pas heureux dans une école trop difficile, puis les meilleurs écoles ne sont pas nécessairement les meilleurs écoles pour leurs enfants… Les parents d’enfants faits pour les bonnes écoles, par contre, entendront que même si leur enfant pense avoir un intérêt pour la menuiserie, il ou elle est trop jeune pour prendre une telle décision ! Vaut mieux rester en général. Et puis il ou elle fera des mauvaises fréquentations et ne saura pas se défendre. Décidément, certains enfants sont bien plus matures et résistants à la violence que d’autres.

Les réunions publiques sont des mensonges, rien d’autres que des récitations d’une description sur papier du système scolaire. Tou.te.s les Bruxellois.es savent qu’être en professionnel signifie être relégué, être marginalisé, être préparé à une vie sans pouvoir. Ca ne devrait pas être le cas. La plomberie, la parfumerie, peuvent être des métiers passionants, je n’en doute pas, mais les écoles professionelles sont désoutillantes et réductrices de possibilités. Et cela, les enseignants SAVENT l’expliquer, et l’expliquent, aux rares parents qui ont à la fois des enfants destinés à « mieux » et une naïveté suffisante pour croire aux discours publiques. Les enseignants placent donc sciemment certains enfants dans la gueule du lion. Lesquels? Les enfants étrangers; les enfants racisés; les enfants pauvres ; les enfants qui ont des troubles d’apprentissage non-reconnus (ou reconnus mais niés) et dont le travail n’est pas standard.

C’était une triste piqûre de rappel d’entendre ce même discours pour la classe de ma fille. Aujourd’hui, on met en garde qu’on n’aura peut-être pas l’école que l’on voudra. Et les « bonnes écoles » que j’ai connues adolescentes sont beaucoup moins blanches qu’elles n’étaient à l’époque. L’école de ma fille a un indice socio-économique faible, donc ses camarades ont des chances de se retrouver dans des écoles d’élite, qui doivent accorder un certain nombre de places aux élèves venant de telles écoles. Mais on compense en parlant de « préparer le futur », en « informant » les parents. A quoi bon aller dans une école où il n’y a que du général à partir de la troisième pour un enfant qui « est plus doué avec ses mains », voyez-vous? A quoi bon s’inscrire dans une école sans première différenciée pour un enfant qui « risque de rater son CEB » ? Et pour celles et ceux qui s’entêtent à mettre leurs enfants dans des écoles usine-à-pouvoir, on peut toujours les « réorienter » en 3ième.

L’inscription « neutre » est donc peut-être un changement positif. Ca fait du bien de visiter l’école de ma première et deuxième et de voir qu’il y a maintenant des enfants non-blancs, car même si je refuse d’accorder de l’importance à l’élitisme, je reconnais que ce refus de ma part n’est possible que par un privilège considérable: ma fille, comme moi, pourra finir en professionnel, elle restera « pas faite pour la professionnelle » jusqu’au bout. Le premier de sa classe, Mohammed, devra prouver ad eternam qu’il ne l’est pas. Peut-être que certains enfants non-blancs de la classe de ma fille passeront à travers le filet et auront leur rhéto à Saint-Boniface ou Jacqumain ou autre. Je le leur souhaite. Mais en tout cas, il leur reste de nombreux obstacles à surmonter une fois l’étape de l’inscription passée.

[1] Il est devenu nettement moins élitiste et plus nuancé avec l’âge, pour information J

Créer des « safe space »: un engagement quotidien urgent.

Hier a eu lieu une manifestation bruxelloise pour le 8 mars, journée internationale des droits des femmes. C’était la première depuis plusieurs années. De plus, cette manifestation était non mixte, c’est-à-dire réservée aux femmes et aux personnes identifiées comme femmes. Cette initiative est courageuse et nécessaire, pour des raisons multiples que je ne vais pas détailler ici.  En très bref, les organisatrices, que je rejoins tout à fait, considèrent qu’il est nécessaire de se retrouver entre femmes pour des actions ponctuelles, d’une part pour visibiliser la force, la créativité et  la diversité que cachent l’étiquette facile de « femme » et toutes ses associations simplistes et dénigrantes, et d’autre part parce que l’environnement non-mixte doit permettre de nous renforcer toutes afin qu’on reparte plus confiantes. Il est épuisant d’être féministe, d’être à contre-courant, et ces actions non-mixtes peuvent être des véritables bouffées d’air.

La non-mixité est une démarche controversée, quand il s’agit de rester entre femmes. Les critiques étaient très nombreuses, et parfois très violentes.  Par contre, les personnes qui s’insurgent contre cette démarche « discriminante » n’ont rien à dire sur la non-mixité, non voulue mais bien réelle, à d’autres niveaux :

Nous étions une majorité écrasante de mobiles et valides ; de cisgenrées ; de jeunes adultes. De nombreux groupes n’étaient pas représentés du tout, tels que les sourdes et malentendantes, les femmes âgées, les femmes voilées, entre autres. Nous étions aussi une majorité écrasante de blanches.

Dominées par nos statuts de femmes, nous étions pour la plupart des dominantes par ces autres conditions sociales. Cette non-mixité là ne choque pas. Effectivement, les marqueurs sociaux de la domination sont invisibles, rendant les personnes qui les portent visibles, en tant qu’individu.e.s.. Les personnes dominées par contre sont elles et eux invisibles, tellement les marqueurs de leur relégation sont visibles et suffisent pour les représenter. Personne ne se demande où elles et ils sont quand elles et ils ne sont pas là.

Il est difficile d’organiser une action politique. Le faire c’est s’ouvrir à des critiques. Je tiens donc à répéter que la démarche d’organiser cette manifestation est merveilleuse, et que la manifestation elle-même était géniale par plein d’aspects. Cependant, nous sommes responsables de l’homogénéité dominante de cette action, et pour le 8 mars prochain, j’espère que nous pourrons toutes travailler ensemble pour une mobilisation plus inclusive. Ceci est d’autant plus nécessaire qu’il y a eu violence raciste dans cette manifestation.

Les privilèges que nous avons et que nous exerçons même malgré nous y ont été cristallisés sous une forme particulièrement choquante chez une personne, qui est venue grimée en noir. Nous lui avons demandé des explications. Elle a répondu qu’elle avait fait cela pour une performance artistique et que dans le contexte de la marche cela avait du sens parce qu’  « être femme c’est comme être noire ».

Cette phrase, que nous entendons souvent sous différentes formes dans les milieux féministes, est d’une violence extrême. Cette phrase efface toutes les personnes qui sont noires ET femmes, et qui souffrent donc de ces deux rapports sociaux de domination, celui de race et celui de genre, qui ne s’additionnent pas ni ne s’isolent de manière simple mais qui se combinent de manière complexe. Ces femmes noires existent bien pourtant. Elles n’étaient pas présentes à la manifestation hier.

Il y a dans les milieux féministes blancs une tendance à réduire les oppressions à des facteurs simples. Comme en mathématiques, on a envie de se simplifier la vie en isolant les facteurs afin de mieux les étudier. Ainsi, même dans les milieux où on parle de rapports sociaux de pouvoir, on parle le plus souvent des femmes blanches et des hommes noirs, comme si, une fois avoir bien étudié ce que nous et ils vivons, il suffisait ensuite de faire le calcul: homme noir + femme blanche = femme noire. Les femmes noires en sont totalement décentrées de la discussion, reléguées à la position de note en bas de page.

Nous sommes des femmes, et nos revendications communes sont réelles. Mais la classe des femmes est multiple, et penser les conditions des femmes veut dire aussi penser nos manières d’exercer nos privilèges de blanches sur des femmes racisées. Etre une femme n’excuse en rien d’utiliser le grimage, qui est indiscutablement un marqueur du racisme colonialiste et de l’appropriation culturelle. Les femmes noires savent parler, elle sont seules à connaitre la spécificité et la multiplicité de leurs conditions sociales. Nous n’avons pas le droit de nier leur existence ou de penser qu’en tant que femme nous savons ce qu’elles vivent. Ce comportement est l’exercice violent d’un privilège de blanc, qui se justifie par le déni total de l’existence d’un privilège de blanc pour une femme blanche ! L’action était donc doublement violente, par sa visibilité et par son symbolisme colonial qui agressent les personnes noires, et par sa justification qui n’est rien d’autre qu’une injonction à la politesse envers les racisé.e.s, une mise en valeur de l’artiste blanc à qui tout serait permis dans le même temps qu’un rabaissement extrême de la personne noire, qui n’aurait pas droit à son ressenti. C’est une violence raciste très forte. Ce n’était pas le seul incident de violence symbolique de la marche: une pancarte islamophobe et des mots stigmatisant pour les croyant.e.s et les femmes voilées ont également entâché la journée.

Un espace féministe non-mixte doit être un lieu sécurisé, c’est-à-dire un lieu où toutes les personnes qui sont dominées dans un rapport de genre peuvent être en sécurité physique, émotionnelle, symbolique. Un espace féministe non-mixte où une femme subit une violence symbolique telle n’est rien d’autre qu’une parodie absurde du monde des Hommes, qu’un féminisme qui se constitue en « wannabee »  dominant.e.s. Les rapports sociaux sont multiples et mouvants. Nous sommes dans un monde d’hommes, et nous sommes aussi en Belgique, pays raciste, colonialiste, pays d’une tradition de dénigrement des noirs et de violences contre elles et eux.

Pendant cette manifestation je faisais partie du service d’ordre. J’ai pensé ce rôle avant le jour même comme un rôle de liaison avec la police si nécessaire, de personne de référence en cas de problème dans le cortège, et de vigilance par rapport à la sécurité des manifestantes. Pensant la sécurité, j’ai oublié le principal. Sans doute parce que c’était une première manifestation non-mixte, sans doute parce que je peine à ne pas penser comme une blanche, sans doute aussi parce que l’autorité ne me vient pas naturellement, je n’ai agi ni avec solidarité ni avec responsabilité. Nous ne savions pas quoi faire, et nous n’avons donc rien fait face à cette violence qui s’ajoutait à l’absence de femmes non-blanches.

Je m’engage à faire mieux la prochaine fois : une manifestation non-mixte doit être un « safe space », et c’est aux organisatrices et aux personnes de référence de s’assurer de cela. Pour cette raison, nous aurions dû demander à cette femme de quitter le cortège, parce qu’elle en a violé les règles de respect de base qui devaient en faire un lieu sécurisé pour toutes. Pas pour la punir donc, ou pour répondre à une discrimination par une autre comme nous en accuserait certain.e.s, mais parce que le champ symbolique et historique de son acte présente un risque d’agression, ou même une agression en soi, pour certaines manifestantes, et donc pour la manifestation en elle-même. Qu’on ne l’ait pas écartée était un manquement de solidarité et d’intégrité politique énorme, et vous m’en voyez sincèrement désolée.

De nombreux facteurs nous empêchent de réagir convenablement quand nous constatons des violences : le principe de coopération qui retarde le moment où l’on se rend compte que oui, cette personne ose vraiment faire cela ; le difficile désapprentissage qu’en tant que femmes nous ne devrions pas être assertives, « agressives » ; la présomption que quelqu’un.e d’autre agira à notre place ; des craintes diverses pour notre personne (crainte de « se faire remarquer », crainte de prendre des coups), etc.

Cela fait longtemps que j’ai surmonté ces facteurs face aux violences genrées. Parce que celles-la me touchent de manière directe, la colère devient un outil pour surmonter la gène et la peur. J’ai honte de constater qu’il n’en est pas de même pour les violences symboliques racistes. Se grimer en noir est une violence raciste, quelles que soient les justifications que l’on avance. Le justifier, appuyer son droit à le faire alors qu’il lui a été signalé que cela est violent est une violence de plus. Et nous n’avons pas réagi.  Je m’engage à apprendre à le faire. Je m’engage à faire tout ce que je peux pour que des espaces auxquels je participe soient des lieux sécurisés pour toutes. Je m’engage à ne pas me contenter du statu quo, à ne pas emprunter la voie facile des vieilles habitudes, mais à travailler pour que les actions auxquelles je participe soient inclusives et sécurisées. Et je rappelle que le 8 mars est la journée DES droits DES femmes, et que le 8 mars, c’est toute l’année.

Qui a peur de nommer son privilège?

Ce dimanche 14 décembre a eu lieu le premier forum international contre l’islamophobie de Bruxelles. L’année passée, un forum pionnier à Paris a réuni plusieurs centaines de personnes, et ce weekend, des forums ont eu lieu à Paris, Londres, Amsterdam et Bruxelles. Parmi les organisateurs, on trouve les Bruxelles Panthères, une organisation indigène belge proche du PIR (Parti des indigènes de la république). Le forum était un succès, une centaine de personnes s’étant rassemblées pour discuter de l’islamophobie et pour établir des recommandations pour la contrer. C’était une première très intéressante et nécessaire et donc destinée à se reconduire. Je ne vais pas parler de l’islamophobie ici. D’autres le font mieux que moi. Ce qui m’a frappée, c’est le temps consacré, comme toujours dans les espaces de paroles consacrés aux dominations sociales, à la discussion du privilège et des alliances avec les dominant.e.s. Comme je n’ai pas voulu trop prendre la parole au forum, n’étant pas victime du racisme, je m’étalerai plutôt ici.

Dans toute conférence ou autre événement de lutte pour les droits civiques d’un groupe dominé, les mêmes questions reviennent toujours: faut-il copiner avec les institutions dominantes, ou pas? Faut-il construire sa lutte dans un environnement non-mixte, ou pas? Les débats continuent, et il y a toujours un ou une dominant.e dans le public pour se plaindre de son exclusion de la lutte ou le manque de respect qu’il ou elle ressent alors qu’il ou elle ne voulait qu’aider! Des termes comme « privilège blanc », (ou privilège mâle, ou cisgenre, ou hétérosexuel, etc.), qui sont des raccourcis nécessaires à la discussion, sont systématiquement remis à l’agenda. Cette mise en question répétée des fondements intellectuels de la lecture des dominations sociales rend difficile de construire sur ces fondements et d’avancer. J’aimerais ici montrer que si, en tant que blanc.he, on a mal quand on entend « privilège blanc », c’est sur soi-même qu’il faut travailler, et pas sur le collectif qui l’utilise. J’aimerais aussi montrer que le fait même d’amener ce sujet montre que même si on refuse de nommer son privilège, on agit en fonction. Je précise que je vais parler en tant que blanche alliée de la lutte anti-raciste, et que je m’adresse donc principalement aux autres blanc.hes. Les parallèles entre le racisme et le sexisme étant nombreux, la discussion s’étend aussi au contexte féministe, où je ne suis pas une alliée mais une concernée. J’essaye de faire jouer ces deux perspectives pour démontrer en quoi les luttes ne perdent pas des vrai.e.s allié.e.s en utilisant un vocabulaire qui peut heurter, mais uniquement des prétendu.e.s allié.e.s qui ne sont pas prêt.e.s à procéder à l’examen de leurs propres moyens de domination interpersonnelle.

  • Premièrement, ceux et celles qui répondent qu’on n’est pas nécessairement privilégié.e juste parce qu’on est blanc.he changent de sujet. Qui dit ça?  Quand on parle de privilège blanc, on est dans un contexte anti-raciste. Je ne connais aucun anti-raciste qui nie qu’il y a des blanc.he.s pauvres ou autrement sous-privilégié.e.s. On parle d’autres privilèges, de genre, de classe, de validité, de sexualité, dans d’autres contextes. Avoir un privilège blanc, c’est au minimum ne pas être sous-privilégié.e du fait d’être racisé.e. Nier l’existence d’un privilège blanc, dans cette optique, revient à nier l’existence même du racisme. Il y a donc incohérence absolue entre cette position et la prétention d’alliance avec les racisé.e.s.
  • Deuxièmement, la situation sociale actuelle n’est pas légère. Si l’on croit nos concitoyen.ne.s racisé.e.s (ce qui est encore une condition sine qua non de l’alliance), la situation est urgente. L’augmentation déjà entamée et loin d’être conclue de la précarité et de la pauvreté la rend de plus en plus urgente. Nos ami.e.s racisé.e.s seront de plus en plus nombreux.ses à se retrouver sans accès à l’emploi, à l’enseignement, et aux revenus sociaux. Dans un tel contexte, prendre du temps parce qu’on est un peu mal à l’aise avec un terme qui décrit, certes de manière incomplète, notre rôle sociale, revient à mettre sur un pied d’égalité un vague sentiment de malaise et une discrimination quotidienne qui a des conséquences très concrètes. Militer c’est penser le bien de la collectivité, et le vocabulaire manque nécessairement de finesse. Ceci est une propriété inhérente aux langages naturels. Décider de quels sujets discuter devient alors une question de priorités, et penser qu’être un blanc sous-privilégié traité injustement de privilégié est un sujet prioritaire montre une priorisation extrêmement égocentrée.
  • Troisièmement, faisons l’expérience de pensée: même si toutes ces discussions théoriques de la légitimité du terme « privilège » devaient un jour aboutir en une démonstration conclusive que le terme est mauvais, ça n’aura avancé personne. Les mots sont des outils, et si les collectifs racisés constatent que l’expression leur est utile dans ce contexte socio-politico-discursif précis, ben, qu’ils l’utilisent bon sang.
  • Si j’ai dit que le privilège blanc c’est l’absence des sous-privilèges racisés, ceci n’est pas entièrement juste. Il suffit d’ouvrir les yeux et regarder autour de soi pour constater la différence de traitement entre soi-même et ses ami.e.s racisé.e.s. Si on est allié, on doit pouvoir dénicher un.e tel.le ami.e et faire un tour, dans une boîte de nuit par exemple, ou à l’école. Pour que l’exercice soit très scientifique comme on aime, trouvez un.e ami.e qui a des revenus très similaires aux vôtres. Cet exercice est destiné à celles et ceux pour qui ça ne suffit pas de parler avec une personne racisée de comment leur vécu est différent du leur.
  • Vous qui êtes si sous-privilégié.e.s qu’on ne peut vous attribuer discursivement un seul privilège, n’avez-vous pas une autre lutte à laquelle consacrer vos énergies? Plutôt que de chercher à créer des niches pour vos soucis dans des contextes qui n’y sont pas destinés, pourquoi ne pas vous collectiviser aussi?

Une des intervenantes de cette journée, une activiste indigène, enjoignait des camarades à ne pas exclure les blanc.he.s avec des tels termes qui heurtent. J’espère avoir montré en quoi un.e allié.e ne peut être heurté.e par ce vocabulaire, et s’il ou elle n’arrive pas à surmonter ce souci, un.e vrai.e allié.e préférera quitter le collectif que tenter de le plier à sa volonté. Prendre une partie importante de la place, déjà insuffisante, consacrée à une lutte, tenir à ramener les concerné.e.s à sa manière de voir les choses, conditionner son alliance à un certain traitement ou à une certaine déférence, au-delà du respect de base, évidemment, que tout le monde est en droit d’exiger, ceci ne sont pas des comportements d’allié.e.s. Je ne comprends donc pas qui sont ces puissant.e.s allié.e.s potentiel.le.s qui seraient perdu.es. Je n’en ai jamais rencontré.e.s. Les prétendu.e.s allié.e.s, dont je fais partie dans le cadre anti-raciste et que je rencontre dans le cadre féministe, quand ils ou elles sont confronté.e.s à quelque chose qui leur semble trop radicale ou exclusif ou qui les mets autrement mal à l’aise, peuvent réagir de trois manières: argumenter de manière insistante pour leur vision des choses, ce qui revient à une occupation par la domination sociale de la lutte, quitter le collectif, ou se taire et essayer de comprendre pourquoi une telle position à été prise, en partant du postulat que ces personnes dominées que vous prétendez respecter sont des adultes doués d’intelligence, d’entendement, de raison et d’humanité. Un peu comme vous, en fait. Si vous empruntez la première voie, vous n’êtes pas une grande perte. La deuxième? Pourquoi pas. La troisième est la voie de l’allié.e.

Nous sommes blanc.he.s. Etre nommé.e.s comme telle ne nous fera pas de mal. Voir notre temps de parole limité dans un collectif dont la puissance politique est elle-même limitée ne nous fera pas de mal. Faire l’exercice sur nous-même de nous demander pourquoi nous réagissons comme ceci ou comme cela, comment notre comportement est différent en présence de nos dominants et de nos dominé.e.s ne nous fera pas de mal. Et si parler de la hiérarchisation des races, de genre ou autre qui régule lourdement toutes nos vies nous est insupportable, il faut peut-être que nous nous demandons si nous sommes réellement un.e allié.e de la lutte, et quelles sont les raisons de notre présence.